Pékin prend deux mines à Forrest


RDCongo Les investissements chinois redistribuent la donne au Katanga

Les autorités affirment ne pas vouloir rompre avec les Occidentaux… qui n’auraient pas tenu leurs promesses.

Kolwezi

DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE

Des pelles géantes mordent le sol à pleines dents, un coup dans la terre grise riche en cobalt, un coup dans la masse brune où miroitent de vertes traînées de cuivre… Les camions chargés partent vers le concentrateur, de nouvelles canalisations achemineront bientôt vers l’usine une sorte de pâte, du minerai mêlé d’eau. Le premier des 29 bassins de décantation est creusé sur une superficie de 240 mètres carrés, où seront déversées les solutions chimiques qui aujourd’hui macèrent dans de petits étangs dangereusement bleutés. En attendant que le site soit totalement nettoyé, des creuseurs, silhouettes furtives qui se confondent avec la couleur de la terre, essaient encore d’arracher un peu de minerai enfoui au creux des vieux tuyaux rouillés abandonnés par la Gecamines. Katanga Mining a déjà commencé à produire et promet d’être bientôt le premier producteur de cobalt et l’un des géants du cuivre, qui dépassera les 800.000 tonnes en 2012.

Mais les ingénieurs de Forrest, l’un des actionnaires de Katanga Mining et maître d’œuvre du chantier, détournent les yeux en approchant d’un immense cratère que l’on s’affaire à dénoyer : Machamba, avec le « jumeau » Diluluwe est l’un des gisements les plus prometteurs de Kolwezi. Les hommes de terrain savent déjà que « Dima », ces deux mines parmi les plus riches, ne leur appartient plus. Samedi dernier en effet, Kinshasa a porté le coup que l’on craignait depuis longtemps : ces deux mines, soit 14 % de Katanga Mining, vont être restituées à la Gecamines, leur propriétaire initial, qui représente l’Etat congolais. Les gisements seront cédés ensuite au partenaire chinois, en échange des travaux d’infrastructure promis, dont 3.000 kilomètres de route…

A Lubumbashi, Jean-Pierre Kongolo, directeur du Groupe Forrest, fait contre mauvaise fortune bon cœur : il nous assure que son patron, Georges Forrest, en homme d’affaires avisé, a obtenu des compensations, un remboursement ou l’octroi de nouveaux gisements…

Mais dans les coulisses des entreprises minières de la place, cette expropriation qui ne dit pas son nom suscite une inquiétude évidente : chacun sait qu’à « Dima » de bons résultats étaient assurés car la teneur des gisements était connue alors qu’ailleurs les recherches doivent encore être menées. Et beaucoup d’opérateurs se demandent si, dans la foulée de la révision des contrats miniers, ils ne seront pas priés eux aussi de faire place aux nouveaux partenaires asiatiques…

Ministre de l’Economie du gouvernement Gizenga, de passage à Lubumbashi, André Futa s’emploie à rassurer : « Nous ne désirons pas rompre avec nos amis occidentaux, simplement diversifier nos partenaires, en toute souveraineté… » Et d’assurer qu’« il y a de la place pour tout le monde dans ce pays ; tout le monde courtise les Chinois en ce moment, pourquoi pas nous ? ». Le ministre justifie ce partenariat : « Après avoir mis en place les institutions démocratiques, notre pays doit se développer sur le plan social et économique. S’il veut être réélu, le président doit avoir au moins entamé les cinq chantiers de la reconstruction promis à la population. Or l’aide occidentale n’est pas venue assez vite, les promesses qui nous avaient été faites ne se sont pas concrétisées. Nous avons donc dû nous tourner vers la Chine, mais les entreprises occidentales restent les plus nombreuses dans le pays, les programmes avec le FMI et la Banque Mondiale se poursuivent et devraient aboutir au rééchelonnement de la dette… Nous n’avons rien rompu… » Le ministre a le sentiment que déjà un procès d’intention est mené contre son pays, qu’il estime faussement accusé de vouloir se détourner de l’Occident.

Malgré ces assurances, dans ce Katanga en plein boom minier, il y a comme une fêlure. Rentrant du Cap ou ils avaient participé au Forum minier « Indaba », une vingtaine d’investisseurs du monde entier représentant des « spin-off » se sont retrouvés chez le gouverneur après avoir visité les principaux gisements de la province. Une question a dominé l’entretien : après avoir revisité les contrats miniers déjà signés, le Congo entend-il les renégocier, voire les annuler ? Et d’ajouter qu’au Cap, les propos du vice-ministre des Mines, Victor Kasongo, qui a défendu le principe d’une révision « chirurgicale » des contrats et la comparution des sociétés devant une sorte de jury, ont eu pour effet de faire chuter les actions de toutes les grandes sociétés déjà présentes au Katanga. Un milliard de dollars s’est ainsi évaporé en une seule journée…

Une course semble engagée entre les Chinois qui débarquent au Katanga et ailleurs, avec leurs financements, leurs hommes, leurs machines et leur appétit pour les matières premières, et des Occidentaux qui ne sont pas prêts à partager leur suprématie dans l’ancienne colonie belge et rêvent peut-être à la mise en place d’une équipe de rechange…

Grattant les remblais de Kolwezi pour y grappiller leurs sacs de « matière », qu’ils revendront à des négociants chinois, indiens ou libanais, les creuseurs sont sans illusions devant ces rivalités au sommet : ils savent que de toute façon, quelle que soit leur origine, les géants miniers les chasseront des carrières et les priveront de leurs moyens de survie…

COLETTE BRAECKMAN

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