« Inch Allah, on va gagner »


Pakistan Le parti de Bhutto à l’assaut des citadelles du pouvoir

Ni violence ni fraude massive apparente. A Karachi, la journée électorale s’est tenue dans le calme. L’opposition est sûre de sa victoire.

REPORTAGE

KARACHI

De notre envoyé spécial

Cinquante jours après l’assassinat de Benazir Bhutto, une vague de sympathie submerge le pays et semble porter le PPP au pouvoir.

Mais jusqu’où porte cette vague ? Karachi demeure l’une des poches de résistance, ville traditionnellement dominée par le parti des mohajirs, le MQM, parti de pouvoir, opportuniste, allié du président Pervez Musharraf dans le dernier gouvernement.

« Vous êtes Belge ! Le pays des diamants, non ? » Iqbal, 23 ans, frappe de sa batte de cricket une balle qui rebondit sur les murs et trottoirs du centre-ville, déclenchant l’alarme des véhicules touchés. « Je crois qu’ici le MQM fera 70 %, pas moins… »

Près de lui, Majid s’en moque : il a onze ans, il fait 32 ºC, les élections représentent un jour de vacances et la rue peut être rendue aux jeux d’enfants. Mais il nous dit ne pas être heureux pour autant : ses parents tiennent un petit commerce, son univers est l’une de ces ruelles de traverse encombrées d’immondices. Cela aussi, c’est la gestion municipale du MQM.

Nous sommes dans le quartier Saddar, quartier des bazars du centre-ville, une circonscription d’un demi-million d’habitants baptisée NA250 et dont les 205.000 électeurs désignent ce lundi un député fédéral, deux députés provinciaux.

Au niveau provincial, le parti de Nawaz Sharif s’est effacé devant le PPP dont les candidats affrontent seuls le MQM, pendant que la bataille pour l’unique siège fédéral se résume à un assaut de quelques indépendants fortunés et du PPP contre le MQM. Bref, le clan Bhutto contre l’establishment.

Les bureaux de vote du quartier sont parmi les plus sensibles de la métropole : à la mi-décembre, un militant du PPP a été enlevé et torturé par le MQM pour avoir apposé des drapeaux « hostiles » à la fenêtre de son appartement.

Ce lundi pourtant, le calme est parfait : « Aucune violence, aucune fraude, note Shakit, 40 ans, militant du PPP installé près de l’un des bureaux de vote. Les gens sont calmes, on espère un taux de participation de 40 % (NDLR : moyenne pakistanaise) et je pense que nous sommes en tête. Inch Allah, on va gagner. »

Problème : le camp adverse pense la même chose. « La sécurité est bonne, les gens viennent en masse, note Abdul Aziz, 31 ans, qui arbore un énorme macaron du MQM. On va prendre tout Karachi : 19 à 20 sièges au national et 28 à 29 sièges à la province, sans problème ! »

Qui a raison ? Iqbal Youssouf travaille pour le candidat indépendant Haleem Siddiqui, homme d’affaires gérant un terminal au port de Karachi et qui, élu à deux reprises dans les années nonante, tente à nouveau sa chance : « La ville est très sûre, très calme, analyse Iqbal, et je pense qu’il n’y aura pas de trouble à Karachi ces prochains jours. Je ne sais pas qui va gagner ici, mais au gouvernement, je pense que sera le PPP. »

Passent plusieurs véhicules de police, ainsi qu’un pick-up de paramilitaires. Suleiman, 53 ans, employé de la ville, parque sa mobylette à hauteur du marché Zainab. Il vient d’aller voter : « Non, les élections ne seront pas truquées. Ceux qui pensent qu’il y a fraude sont ceux qui ne veulent pas voir le pays dirigé par Musharraf, c’est tout. Bien sûr, ceci ne vaut pas les élections de 1970. J’étais au collège à cette époque : le 7 décembre 1970 ! Je l’ai vu de mes yeux, c’étaient des élections très libres. Aujourd’hui, il y a un peu de violence… Je pense que le PPP (au national) et le MQM à Karachi vont l’emporter. Le MQM a très bien travaillé à Karachi ces cinq dernières années. » Si l’employé municipal le dit…

Cap sur le parc, dominé par l’église de St Andrew. Ahmad, 65 ans, y savoure le soleil et le calme. « 2002 aussi a été une bonne élection, très paisible. Celle-ci est calme, et je croise les doigts pour que cela continue. En province, je pense que le PPP va gagner avec jusqu’à 80 %. Je n’aime pas le MQM : ils montent les Sindhis contre les mohajirs, ce qui n’est pas bon. Si je viens vivre en Belgique, nous y sommes tous frères, non ? Puis, leur manière de gouverner la ville n’est pas nette : ils placent leurs gens, organisent les opérations coup de poing. »

Tous semblent s’accorder sur trois choses : le calme relatif, l’absence de fraude majeure, une montée probable du PPP au national. Alors, qui sera Premier ministre ? « Amin Fahim », risque Ahmad, désignant ainsi le chef de groupe parlementaire du PPP. Ils sont des millions à le penser.

ALAIN LALLEMAND

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