« Laissons une chance à la Belgique »

Objectif 20 mars (1/9) Elio Di Rupo

LE PATRON DU PS

refuse l’ultimatum de mi-juillet. L’instabilité politique, la crise latente, les risques pour la Belgique :

les présidents de parti s’expliquent tour à tour devant la rédaction du « Soir ».

entretien

A l’entendre, oui, l’heure est grave pour le pays. Le président du PS implore le respect des accords, et attend un certain Yves Leterme…

Le gouvernement « intermédiaire » prend fin dans quinze jours, mais dans quelles conditions ? Pour aller où ? Ce n’est pas clair.

Il faut respecter les accords auxquels on a souscrit, celui de décembre en l’occurrence. Il précisait qu’il fallait réaliser un budget : c’est fait ; entamer des négociations institutionnelles : on a le premier paquet de réformes ; que M. Reynders devait examiner le volet socio-économique du programme gouvernemental : il s’y applique ; qu’il fallait entamer des discussions entre les présidents de partis pour boucler le programme et envisager la majorité future : M. Leterme a ses contacts ; enfin, que M. Verhofstadt se retire pour M. Leterme : ce qui est signé est signé.

Vous savez bien qu’au MR, l’arrivée d’Yves Leterme au « seize » n’est pas donnée pour sûre.

Moi, je me souviens d’une époque où il y avait trois acteurs : M. Leterme, M. Reynders et le Standard. Cela a duré plusieurs mois. J’étais sur la touche, mon GSM était froid, je lisais les journaux et j’avais l’impression que c’était le grand amour entre eux…

Un élément neuf est intervenu : l’annonce de l’abstention des députés N-VA lors du vote de confiance. Le rapport des forces s’est modifié, comme dit le MR ?

Nous verrons quelle sera à la fin l’attitude de la N-VA. Mais s’ils s’abstiennent, les partis flamands de la pentapartite garderont malgré tout une majorité relative dans le groupe flamand. De plus, le vote de confiance, comme celui du budget, se fait à la majorité simple, assurée. Quant à l’accord institutionnel, qui nécessite la majorité des deux tiers, on peut compter sur le soutien des membres du groupe Octopus, SP.A et Verts. Donc, ça va.

N’empêche : Didier Reynders n’est pas loin de revendiquer le « seize »…

Revenons aux résultats des élections de juin 2007. Qui a gagné ? La famille chrétienne-démocrate et les écologistes. Qui a perdu ? Les libéraux et les socialistes. Le PS est passé de 25 à 20 sièges, le MR de 25 à 23 : eux ont perdu moins que nous, mais ils ont perdu ; et je ne parle pas du VLD. En général, c’est chez les gagnants que l’on va chercher le formateur d’un gouvernement. En outre, la fonction de chef de gouvernement est de celles que l’on n’exige pas ; elle est le fait d’un consensus. Or, quand on nous a sollicités en décembre pour bâtir une nouvelle majorité, ce fut dans le schéma suivant : on fait un gouvernement avec M. Verhofstadt, puis avec M. Leterme. Il n’y a jamais eu aucun autre schéma.

Mais vous avez une objection politique à l’égard de Reynders…

Pas du tout. Je ne partage pas ses opinions, sa manière d’être, mais c’est un leader politique que je respecte, un démocrate.

Un mot sur les doutes que M. Leterme puisse un jour piloter le pays… Récemment, vous l’avez défendu avec passion !

Si un responsable politique sort des balises que nous avons fixées ensemble – je pense à l’accord de décembre – demain, il n’y aura plus d’Etat ! On en est là : la situation est extrêmement délicate pour le pays. Nous vivons un tournant historique. Difficile à négocier. Sans scénario préécrit. Le « minimum minimorum », c’est de respecter les accords.e

La présidente du SP.A, Caroline Gennez, prône l’Olivier, sans les libéraux…

Je partage son idéal, mais la réalité, c’est que nous sommes dans une situation exceptionnelle où les schémas classiques majorité-opposition ont sauté. Tout cela réclame une réponse exceptionnelle. Je plaide une union nationale, avec le SP.A et Ecolo-Groen.

Il y a un désarroi dans la population, le sentiment que la majorité n’en est pas une, que l’avenir du pays n’est pas assuré…

M. Leterme se trouve maintenant devant un challenge, un défi, et c’est lui qui va donner le ton à la fois de ce qui sera faisable, et de son parti, le CD&V. Dès lors, de deux choses l’une…

Ou bien il réussit à trouver la voie de la sagesse constructive, sachant qu’il y a bien une marge de manœuvre pour la négociation, que les partis francophones sont prêts à faire un pas pour stabiliser le pays, qu’un accord raisonnable est possible, sans les exigences extrêmes en Flandre.

Ou bien il n’y parvient pas, et alors, ensemble, les partis francophones devront dire comment ils voient l’avenir du pays et celui des francophones en particulier.

Quand sera-t-on fixé ? Le délai, c’est juillet, pour la seconde phase de réforme de l’Etat ?

Je ne mets pas de limite. Le temps doit être apprécié à la lumière de ce qui est faisable. On n’est pas à la près d’une semaine. Ça peut être juin… ou la fin de l’année.

Philippe Maystadt voit deux tabous dans ces négociations : la scission de la Sécurité sociale et l’élargissement de Bruxelles. Vous êtes d’accord ?

L’élargissement de Bruxelles est écrit dans notre document de référence francophone, accepté par tous les partis.

Mais cette possibilité n’est pas reprise dans l’accord Octopus, qui lance le deuxième round de négociations institutionnelles ; alors que la régionalisation de l’emploi ou la fiscalité, tabous francophones, y figurent…

Mais ce sont des phrases générales, disant que la réflexion doit s’effectuer sur ces sujets. Au moment de la négociation, il faudra entrer dans le détail, et des éléments apparaîtront qui n’étaient pas dans cet exposé des motifs.

Mais n’est-il pas significatif que les francophones n’aient pas réussi à mettre cette possibilité dans ce document ?

Et la scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde, c’est dans le document ? On parle d’une solution négociée.

Certains soutiennent que l’élargissement de Bruxelles ne vaut que dans un scénario de scission du pays. Que ce n’est pas un argument de négociation.

Je ne comprends pas cette atrophie intellectuelle ! Pourquoi ce qui vient du Nord, les francophones devraient dire que c’est bien ; et ce que nous disons, nous, ce serait de la provocation ?

Tout de même : quand vous dites que le 15 juillet n’est pas une date limite, ou que le document lançant le deuxième paquet institutionnel contient des « phrases générales », vous savez que vous allez énerver au Nord…

Je n’énerve personne. Je dis que les phrases dans l’exposé des motifs sont de portée générale, et que, dans ces phrases, nous avons des portes d’entrée pour discuter de ce que nous voulons.

Quand on écoute Philippe Moureaux, on a l’impression que, pour les socialistes, l’agenda des Flamands est séparatiste.

Ce n’est pas une affaire de socialistes. Regardez l’histoire du pays : un long cheminement vers une plus grande autonomie. La Flandre est une Région avec un Vlaams Belang à 17 sièges, une Liste Dedecker à 5 sièges, une N-VA à 6 sièges : sur 88, ça fait beaucoup ! Quant aux partis classiques, ils se retrouvent tous avec des composantes communautaristes. Ils veulent franchir une étape, pas définitive, mais supplémentaire vers plus d’autonomie.

L’Etat Wallonie-Bruxelles en toute hypothèse, les régionalistes wallons sont contre. Et vous ?

Ma conviction est qu’il faut des Régions fortes et un lien structurel important entre Bruxelles et la Wallonie.

Et la notion d’Etat francophone ?

Ce sont des gens qui se projettent dans un futur lointain qui parlent de ça. Moi je dis : laissons une chance à notre Belgique, négocions, et s’il y a échec, les francophones devront se voir et formuler des propositions, qui pourraient être plus radicales. Mais il faut d’abord épuiser la voie de la négociation raisonnable.

Faut-il s’attendre à l’échec ? Les partis se préparent…

Au PS, il y a longtemps que j’ai sept ou huit scénarios prêts. Ce serait une faute grave de ne pas avoir des personnes qui y travaillent, et de ne pas avoir soi-même une idée assez claire de ce que l’on pourrait faire. Mais il ne faut pas dégrader notre potentiel : la Belgique a de la valeur, Bruxelles a de la valeur, les francophones ont de la valeur, les Régions ont leur valeur. Prudence. On discute de l’avenir d’un pays et de ses gens.

Mais ces « scénarios » dont vous parlez ne sont donc pas tous dans le cadre belge ?

Le cadre belge a ma préférence. Mais je ne sais pas ce qui peut se produire.

Reste que le Belge est assez raisonnable. Une crise n’est pas nécessairement la remise en cause du pays en tant que tel.

Va-t-on vers des élections générales en juin 2009 ?

Moi, je vais travailler dans la durée. Pourquoi les élections législatives de 2007 devraient-elles être mises en cause parce qu’il y a des régionales prévues 2009 ?

Pour remettre les compteurs à zéro.

Si on était assuré que le monde belge deviendrait raisonnable et qu’une élection générale en 2009 conduirait à une stabilisation, alors on pourrait y réfléchir. Mais personne ne dit ça. Et si cela donnait une radicalisation en Flandre ? Et si on couple les élections et que tout se bloque, que fait-on ?

Les Flamands utilisent cet argument de la radicalisation pour convaincre les francophones de réaliser une vraie réforme de l’Etat avant les élections…

C’est un argument que l’on peut entendre, mais ce n’est pas pour ça qu’il faut leur donner tout ce qu’ils veulent.

DAVID COPPI, MARTINE DUBUISSON

La vidéo : L’interview du Soir

Les portfolios : le gouvernement belge

Cette entrée a été publiée dans Action Soir, Belgique, avec comme mot(s)-clef(s) , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.