Il avait créé le journal « Tintin »

Bande dessinée Raymond Leblanc est mort à 92 ans

Raymond Leblanc était un géant.
Le journal « Tintin », les éditions
du Lombard, Belvision, Publiart, c’était lui.

Raymond Leblanc est parti vendredi midi. Il a succombé à une ultime attaque cardiaque, comme il en avait subi depuis quelques semaines. Il était né à Tronquay, près de Neufchâteau, le 22 mai 1915. Il allait avoir 93 ans.

C’était un homme discret. Contrairement à Dupuis, Casterman, Dargaud puis plus tard Glénat, il avait préféré ne pas donner son nom à ses éditions. « Il ne voulait pas, raconte Yves Sente, actuel directeur du Lombard. Ses amis le lui proposaient. Mais non. Et comme les bureaux se trouvaient rue du Lombard, il a pris ce nom-là. »

Son rôle dans l’histoire de la BD belge, et de la BD tout court, n’est pas à l’image de cette discrétion. « Avec Raymond Leblanc, c’est la grande aventure de la BD belge qui commence, reprend Yves Sente. Je sais, Spirou est né avant, en 1938, mais il avait cessé de paraître pendant la guerre. Tout reprenait un peu sur pied d’égalité à ce moment-là. »

On est en 1946. Leblanc est déjà éditeur : il possédait les éditions Yes, qui publiaient la collection Cœur, des romans d’amour, et Ciné-Sélection, qui relatait des films du moment.

« J’ai rencontré Hergé en 1945, grâce à des amis, racontait Raymond Leblanc dans une interview menée en 1979 par Didier Pasamonik. Très rapidement, nous avons nourri le projet de lancer un journal pour jeunes qui s’appellerait Tintin. Une fois l’idée admise et l’accord passé avec Hergé, on s’est dit qu’il fallait préparer tout cela sur le plan commercial, financier, rédactionnel. Sur le plan rédactionnel, Hergé a fait le plus gros du travail. Nous nous sommes mis d’accord sur le nombre de pages à éditer : 12 pages. Hergé m’a dit qu’il allait me proposer une maquette. »

Leblanc était peut-être le seul en Belgique à pouvoir remettre en selle un Hergé compromis par sa collaboration au Soir volé par les Allemands pendant la guerre. Leblanc était un grand résistant. Il parvint à imposer la deuxième carrière de Hergé. Avec Jacques Van Melkebeke, il avait créé la maquette de Tintin. Et il avait amené Jacobs, Laudy et Cuvelier. A cinq, ils firent quasiment tout le journal.

Quel tirage ? C’est là que l’homme d’affaires Leblanc se montre : 60.000 exemplaires. Héroïc-Album ne tirait qu’à 15.000. C’était audacieux, mais le pari fut gagné. Le premier numéro, du 26 septembre 1946, fut épuisé très vite. On arriva à 80.000 exemplaires. Et à augmenter le nombre de pages. « Dès le troisième numéro, disait Raymond Leblanc, nous avons élaboré une formule de 16 pages. C’était un grand événement pour un jeune éditeur de voir que son journal se vendait bien et puis de devoir le compléter. A ce moment-là, il n’y avait plus d’auteur disponible sur le plan belge. Je suis donc allé à Paris et je suis tombé sur Le Rallic, qui était déjà un auteur à succès avant la guerre. C’est ainsi que Le Rallic est venu rejoindre l’équipe avec Jo, le cow-boy. C’est aussi pour compléter le journal que nous avons demandé à Hergé d’y faire paraître Jo, Zette et Jocko. »

Puis c’est l’expansion internationale. En France, où Georges Dargaud accepte d’éditer Tintin. Puis ailleurs en Europe. Avec le magazine hebdomadaire, puis avec les albums. Dans les années 1960, Tintin se vend à 600.000 exemplaires par semaine ; il est édité en six ou sept langues. C’est le plus grand journal pour jeunes en Europe.

C’est aussi un coup de l’homme d’affaires Leblanc de vouloir sortir de l’étroitesse des frontières belges. Lui qui ne voulait jamais se mettre en avant avait quand même tenu à devenir président des Éditeurs européens pour la jeunesse.

« C’était un homme d’une grande discrétion, en effet, reprend Yves Sente. Mais il était très présent sur le plan du travail. Au tout début, il jouait quasi au rédacteur en chef, Hergé étant pris par son travail d’artiste. Par la suite, il a laissé faire les autres. Mais certains ont quand même essuyé quelques-unes de ses colères. »

Leblanc voyait grand. En 1958, il fait construire un « building Tintin », près de la gare du Midi, à Bruxelles. Et le fait surmonter d’une gigantesque tête de Tintin, qui est toujours là. Il imagine les timbres Tintin, qui se retrouvent sur les chocolats, les confitures, les boîtes de conserve : en 1950, il émet cent millions de points. Avec Publiart, il fait de la pub : en 1949, Cuvelier dessine la première BD pub pour Côte d’Or. Il rivalise même avec Walt Disney en créant Belvision, qui produit les dessins animés des Schtroumpfs, de Tintin, d’Astérix, de Lucky Luke, etc.

Puis c’est la chute, lente et irrésistible de Tintin, le journal. Raymond Leblanc revend son empire essoufflé au groupe français Media-Participations. Ce qui ne l’empêche d’encore créer la Fondation Raymond Leblanc, en 2006. Pour la première fois, il donne son nom à quelque chose : un organisme voué à la BD. « Il est extraordinaire qu’il dote de 10.000 euros un prix pour soutenir de jeunes auteurs, précise Yves Sente. Sa dernière action a encore été au profit des jeunes auteurs de BD. Ça résume bien le dynamisme et l’inventivité du personnage. »

Et son enthousiasme : l’année passée, Raymond Leblanc avait montré toute sa joie de voir Tintin adapté par Spielberg et Jackson au cinéma : « C’est fantastique. Ce projet existe depuis au moins 20 ans. Mais qu’il se concrétise enfin, j’en suis ravi. »

Cette carrière, ce succès extraordinaire de son journal, Raymond Leblanc les doit évidemment à son caractère, à sa volonté. Mais il avouait lui-même qu’il avait eu de la chance : « Il me disait qu’il avait eu une chance énorme, raconte Yves Sente : il avait eu un grand concurrent, Spirou. Le grand succès de la BD belge vient de cette émulation permanente, sympathique, confraternelle. La BD belge doit tout à Raymond Leblanc et Charles Dupuis. Leur rivalité confraternelle a créé un formidable bouillonnement créatif qui a généré de la qualité et des vocations. »

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE
Cette entrée a été publiée dans Culture, avec comme mot(s)-clef(s) , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.