Les victimes inconnues des diaboliques

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Michel Fourniret n’a reconnu que les crimes dénoncés par son épouse Monique Olivier. Il garde le secret des « chasses » dans lesquelles il se lançait quatre fois par an

Les jurés de la cour d’assises des Ardennes françaises vont déjà vivre, de lundi à mercredi, des journées capitales du procès Fourniret avec le témoignage de sa victime survivante, Marie-Ascension, et les dépositions des enquêteurs belges (dont le commissaire Jacques Fagnart) qui recueillirentt ses aveux. Tout le système Fourniret se retrouve condensé dans ce rapt.

Le 26 juin 2003, Marie-Ascension, alors âgée de 13 ans, est abordée dans les rues de Ciney par le conducteur d’une camionnette Citroën C15. Ce jour-là, Michel Fourniret est furieux. Il a pris connaissance, quelques heures plus tôt du bulletin catastrophique de son fils Selim, 15 ans. Il a décidé, déclarera-t-il, de le punir en allant revendre son bureau d’écolier dans un magasin de meubles d’occasion. Et en apercevant la fillette d’origine burundaise, il est pris d’une nouvelle pulsion meurtrière.

Il lui demande le chemin de l’institut du « Mont-de-la-Salle », qui fut autrefois le centre de formation des Frères des écoles chrétiennes. Il la convainc de monter à bord. Marie-Ascension refuse. Il la menace. Il se présente comme professeur de dessin. La fillette embarque. Elle se présente, méfiante, sous le prénom de « Sarah ». Et dès les premiers tours de roue, l’enfer se dessine.

Marie-Ascension est sommée de s’accroupir devant la banquette du siège passager, « sinon je te frappe ». Fourniret prend la route Dinant-Beauraing. Il s’arrête sur un parking, la transfère à l’arrière de son véhicule et lui entrave les mains. La petite crie. Elle lui demande : « Vous travaillez pour Dutroux ? » « Je suis pire que lui », lui répond le sexagénaire qui reprend sa route après lui avoir effleuré la poitrine.

A l’arrière de la camionnette, Marie-Ascension s’échine à se défaire de ses liens. Elle y parvient. Et alors que Fourniret marque un stop, elle parvient à ouvrir la porte arrière et à s’échapper. Elle est récupérée par une automobiliste qui a le bon réflexe de noter le numéro de plaque du C15 après l’avoir croisé.

A son retour à son domicile de la rue de Vencimont, à Sart-Custinne, Fourniret est attendu par la police de Beauraing. Il a pris, avant son retour, le soin d’organiser un alibi : à Ciney, il a chargé une autre jeune fille d’origine indienne qu’il a sagement déposée devant chez elle. Et lorsque les policiers l’interrogent, il admet avoir pris en charge une « jeune d’origine étrangère » dont il donne l’adresse.

Ce subterfuge ne tient pas longtemps. Car dans la camionnette, les policiers découvrent une carte postale abandonnée par Marie-Ascension, des liens, pareils à ceux décrits par la fillette et deux taches de sang…

Confondu par ces preuves, il s’attache à minimiser le rapt manqué. Il parle d’un énervement. Il prétend sans vergogne que s’il avait voulu réellement entraver Marie-Ascension, il aurait réussi : « car j’ai fait mon service militaire en Algérie dans les commandos français de l’Air, et les nœuds, je connais… »

Voilà donc l’inquiétant personnage que la police de Beauraing remet au commissaire Fagnart de la PJ de Dinant, au premier substitut Philippe Morandini et au juge d’instruction Bernard Claude. Le témoignage vivant de Marie-Ascension leur livre la trame opératoire de Michel Fourniret : une froide détermination, un sentiment d’impunité, une violence physique et verbale qui terrorise ses victimes, l’humiliation de ses proies, le plaisir de tuer qui domine sa prétendue recherche obsessionnelle de la virginité (comme l’établiront plus tard les psychiatres), l’organisation d’un alibi. Et lorsque Fourniret admet avoir encouru en 1987 une condamnation devant la cour d’assises de l’Essonne, Fagnart, Morandini et le juge Claude ne peuvent croire que le rapt de Marie-Ascension n’aurait constitué qu’une récidive tardive et unique commise par un prédateur aux ardeurs criminelles apaisées durant tant d’années.

C’est dans cette conviction que va se forger, pour les enquêteurs dinantais, la certitude que le forestier de Sart-Custinne est sans doute demeuré actif depuis sa libération des geôles françaises. En Belgique où il s’est installé au début des années 90 ?

La perquisition menée à son domicile de Sart-Custinne amplifie encore les craintes. Dans son grenier, deux revolvers 357 Magnum Manurhin volés en 1992 au poste de Givet de la Police de l’air et des frontières (PAF) et un 9 mm Magnum sont retrouvés. Dans son bureau, des cartes routières annotées et des plans de ville (dont ceux de Bruxelles et de Ciney) interpellent. Dans sa cave, trois anneaux pourvus de chaînes pendouillent.

Au sol, des coques de noix ouvertes par des humains sont découvertes. Et le forestier s’est constitué un stock de 800 kilos de sel de déneigement : une quantité invraisemblable que l’on suppute avoir été amassée là pour faire disparaître le corps de victimes encore inconnues. Dans son grenier, un système de miroirs lui permettait d’avoir, en toute discrétion, une vue sur la salle de bains.

Ces armes, Fourniret prétend les avoir reçues de Gitans d’un cirque rencontrés dans la région de Bertrix. L’une d’elles, en tout cas, il va l’utiliser. Le 13 juillet 1994, un gardien de nuit de l’AZ-Jette, en banlieue bruxelloise, intervient face à un individu suspect qui circule sur le parking et fait mine de s’approcher d’une infirmière qui ne sera jamais identifiée. L’inconnu panique. Il abandonne un sac contenant un Manurhin, des menottes également dérobées à Givet, un ruban adhésif et… un slip d’enfant. Plus tard Fourniret racontera à Monique Olivier la tentative manquée d’enlèvement de cette infirmière dont il avait envie. L’avait-il « tracée » à Bruxelles comme il avait l’habitude de repérer d’abord ses victimes, de les mettre en confiance (comme Marie-Jeanne Desramault ou Mananya Tumphong) avant de revenir les enlever ? La même question se pose pour Elisabeth Brichet car, le 20 décembre 1989, Fourniret et Olivier qui l’attendent durant plus d’une heure devant le domicile de son amie de Saint-Servais, ne pouvaient savoir, sauf s’ils avaient pisté Elisabeth antérieurement, qu’elle allait quitter vers 18 h 30, à la nuit tombée, cette maison qui n’était pas la sienne.

Tout son parcours criminel est empreint de cette constante : la chasse, ce terme qu’il revendique lorsqu’il part en maraude à la recherche des proies les plus diverses. De jeunes vierges, parfois ; des jeunes filles souvent ; des femmes d’âge plus mûr, occasionnellement. En août 1993, selon Monique Olivier, il décide de disposer à domicile d’un nouveau « gibier » ; une jeune fille au pair recrutée via une annonce passée sur les ondes d’une radio locale.

Elle serait originaire de Bruxelles, ou d’un foyer de la région de Versailles, selon les versions divergentes de Monique Olivier. Elle est censée s’occuper du fils du couple, Selim. Le 2 août, cette jeune fille prénommée Léa ou Delphine assiste à la fête des Pyramides à Gedinne. Elle y rencontre un garçon de son âge auquel elle fait part de son mal-être.

La nuit suivante, Fourniret, furieux de cette liaison, l’aurait étranglée. Dans des aveux passés en janvier 2005, Monique Olivier indiqua avoir amené chez elle jusqu’à 6 jeunes filles recrutées par petites annonces dans le Hainaut pour satisfaire les envies de son mari. L’une d’elles a échappé au sort funeste qu’aurait réservé aux autres Michel Fourniret. Marguerite, une jeune Polonaise, s’était ainsi vu demander par Monique Olivier si elle pouvait entretenir des relations sexuelles avec son mari ! Heureusement, son ami l’emmena hors de la maison des diaboliques.

Actuellement, trois dossiers de meurtres ou disparitions sont toujours traités par le parquet de Dinant qui se promet de faire revenir en Belgique le diabolique et son épouse à l’issue du procès de Charleville-Mézières.

L’un des dossiers autrefois exploré concerne le « dépeceur de Mons » qui découpa les corps de cinq jeunes femmes enlevées dans le quartier de la gare entre 1995 et 1997, années au cours desquelles Monique Olivier recrutait en Hainaut ses « jeunes filles au pair », dont Fourniret exigeait qu’elles n’aient aucune attache familiale. Le portrait-robot de l’une de ces victimes, Nathalie Godart (22 ans), offre des similitudes avec celui, tracé sur indications de Monique Olivier, de la jeune fille au pair jamais identifiée. Autre similitude : Fourniret conserva lui aussi le corps d’une de ses victimes (Elisabeth Brichet) dans un congélateur, comme le faisait le dépeceur. Dinant et Mons ont échangé des informations sur leurs dossiers respectifs. Mais rien, pour l’heure, ne permet d’incriminer Fourniret dans l’affaire des « sacs sanglants » de Mons.

Un autre dossier montois a été exploré, celui du meurtre à Obourg, en mai 1990, de Gwenaelle Philippart de Foy. Cette jeune Bruxelloise avait été tuée près des cimenteries par garrottage, une technique utilisée en Algérie par les militaires français et que Fourniret connaît.

A Paris, les services centraux de la police judiciaire disposent d’une soixantaine de dossiers de crimes non élucidés auxquels Michel Fourniret pourrait être confronté dès la fin du procès de Charleville-Mézières.

METDEPENNINGEN,MARC
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