Comment on découvre un inédit de Rimbaud

Littérature La main heureuse de Patrick Taliercio
Patrick Taliercio a eu la main heureuse. Mais sa découverte de ce texte de Rimbaud ne tient pas du seul hasard.

Avant d’attirer l’attention en faisant cette découverte, qui correspond à l’un des moments forts de la réalisation de son film sur les débuts du jeune poète, Patrick Taliercio, cinéaste français de 32 ans qui vit à Bruxelles, avait fait un petit bout de chemin dans le monde rimbaldien. Il prépare son film depuis 2005, après des études de réalisation entre autres à l’Insas de Bruxelles. Où il a appris à longuement préparer ses travaux, à beaucoup lire et écrire pour s’approprier ses sujets. Ensuite sont venus les problèmes d’argent. Où le trouver ? C’est au bout de plusieurs mois de démarchage que sa petite maison de production basée à Bruxelles, Shõnagon Films, convaincra le Centre audiovisuel de Bruxelles et le Centre du cinéma et de l’audiovisuel de la Communauté française.

« On peut faire plein de films sur Rimbaud. Mais est-ce que ça en vaut la peine ? C’est l’actualité de Rimbaud qui est intéressante, pas le Rimbaud qui est mort et qui s’en fout », confie le cinéaste.

Toutle mena, le 26 mars dernier, chez un bouquiniste de Charleville-Mézières, la ville natale de Rimbaud. Il en avait déjà visité bien d’autres. Mais, sans la lecture du témoignage d’Ernest Delahaye, l’ami d’enfance de Rimbaud, le seul à avoir mentionné l’existence de ce texte signé sous le pseudonyme Jean Baudry, Patrick Taliercio n’aurait pas acheté le numéro du Progrès des Ardennes renfermant depuis 138 ans « Le rêve de Bismarck », que l’on peut lire ci-dessous. Bien des amateurs étaient d’ailleurs passés à côté.

« Sans ce témoignage, j’aurais simplement eu des doutes fondés sur la coïncidence d’un texte sous-titré « Fantaisie », ce qui se faisait beaucoup à l’époque, et la probabilité somme toute assez minime de rencontrer à Charleville à ce moment-là quelqu’un qui soit à la fois communard et ait cette verve que l’on retrouve plus tard chez Rimbaud », explique-t-il.

Le poète précoce a alors 16 ans et fuit sa mère pour la seconde fois. Il part de Charleville-Mézières pour devenir journaliste à Charleroi. Il prend le train jusqu’à Vireux et, à partir de là, marche jusqu’à Charleroi. Il compose alors ses poèmes les plus populaires, comme « Le dormeur du val » et « Le cabaret vert ».

Depuis plusieurs jours, Patrick Taliercio furetait lui aussi dans cette région du nord-est de la France. Il a découvert Rimbaud à 13 ans. Quelque dix ans plus tard, il veut en faire le sujet de son premier long-métrage. Pas un film historique, mais d’actualité, en répondant d’abord à une question : à notre époque, la démarche artistique de Rimbaud serait-elle encore possible ?

Il rencontre aussi les gens. La majorité des Carolomacériens pensent que Rimbaud a dit du mal de Charleville, et qu’il aurait dû être très justement oublié. C’est ce qu’on lui affirme encore aujourd’hui. Pour les gens, Rimbaud les a snobés, il est parti, il n’a pas fait grand-chose de sa vie, il était sodomite et drogué : ça suffit pour ne pas être très fréquentable. Mais c’est avec le libraire et collectionneur Philippe Majewski de la librairie Le Temps des cerises qu’il parle du Progrès des Ardennes.

« A Charleville, j’ai décidé de marcher sans me laisser dérouter par les chemins touristiques sur les pas d’Arthur Rimbaud. Ce qui m’a conduit notamment à explorer Mézières, ce que les rimbaldiens en visite et les cinéastes qui s’intéressent à Rimbaud ne font pas souvent, détaille Patrick Taliercio. Et cela m’a porté chance. » Mais ce n’est pas tout. « Il est lamentable que les livres qu’a lus Rimbaud ne soient jamais consultés parce qu’ils sont mal conservés », s’énerve-t-il.

Car, avant de se lancer sur les traces du jeune poète – on est en octobre 1870 (le poème paraît le 25 novembre qui suit) –, Patrick Taliercio a aussi lu les plus grands spécialistes : le biographe Jean-Jacques Lefrère et, surtout, le chercheur anglais Steve Murphy, dont les travaux extrêmement « isolés « et « précieux » sur les débuts du poète vont le guider dans la réalisation de son film.

Par extension, ce film parle de la transition entre une certaine compréhension de Rimbaud « figée depuis 30 ans » et peut-être de « nouvelles pistes ». En gros, Patrick Taliercio veut sortir Rimbaud d’une posture fermée qu’on pourrait qualifier, dit-il, de « soixante-huitarde ».

Bien sûr cette découverte extraordinaire, malgré les critiques sur la qualité littéraire du texte, bouscule le cinéaste. Il n’en reste pas moins attaché à sa démarche : « Ce qui fait la force de Rimbaud en tant que poète et sa faiblesse en tant que militant, c’est qu’il n’a de rapport aux choses que par les livres, comme ceux de Victor Hugo, et de la presse engagée. »

Et de l’imprimé, Patrick Taliercio veut en parler. Il traitera notamment de l’excitation de la presse française, qui un mois après un article publié dans le journal régional L’Union, s’empare du sujet pour en faire un scoop. « Je ne vais pas m’en plaindre : cela a aussi apporté de la matière à son film. On ne m’a pas harcelé. » Mais il trouve symptomatique le fait qu’il a fallu que la télévision en parle, France 3 en l’occurrence, pour que le Figaro du 22 mai en fasse sa une. Difficile d’éviter cette question alors que Rimbaud voulait être journaliste.

A ce jour, six personnes ont vu l’original du numéro du Progrès des Ardennes. Toutes les autres se fondent sur une photo ou une photocopie. « J’ai l’impression que l’intérêt n’est pas le texte ou dans le journal : il est dans la possibilité de raconter une histoire et de se demander s’il est vrai ou faux. »

« Je ne pense pas qu’aujourd’hui Rimbaud voudrait être journaliste », juge le cinéaste.

NATHALIE VANDYSTADT

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