Le héros à double face

Cinéma Charlton Heston est mort samedi, à l’âge de 84 ans

Heston, c’est Moïse, Le Cid, Ben Hur… « Mettez-lui
une toge, il sera parfait », disait Anthony Mann.

On y a encore eu droit récemment, à Pâques : Les dix commandements un jour sur une chaîne de télé, Ben Hur le lendemain sur une autre. On remet le couvert chaque année. Et chaque fois, on redécouvre Charlton Heston, le Moïse impérieux de l’un, le Ben Hur impétueux de l’autre. Chaque fois aussi, on se laisse prendre. Parce que Cecil B. DeMille et William Wyler sont d’excellents réalisateurs. Mais aussi parce qu’il y a le bon vieux Charlton, et qu’on y croit, aux personnages qu’il incarne. Même si son Moïse vieillissant est plus divin qu’humain – mais c’est la part demillienne du film. Même si Ben Hur est plus un personnage de BD qu’un homme, mais c’est la part wylerienne.

Mais attendez qu’on rediffuse ces deux films et regardez attentivement le regard d’Heston. Dur, acéré, fier, fiévreux. C’est un homme entier, passionné, doté d’une stature impressionnante du haut de son mètre 93, la mâchoire carrée, les traits taillés à la serpe. Voici un acteur intéressant. Et qui mérite mieux que la simple évocation de Moïse ou sa stupide apparition dans le Bowling for Columbine de Michael Moore.

Charlton Heston est né le 4 octobre 1923 à Evanston, Illinois. Il est mort samedi, chez lui, à Beverly Hills. Des suites de la maladie d’Alzheimer. A ses côtés se tenait sa femme, Lydia Clarke, rencontrée à l’université et épousée en 1944. Il avait toujours su protéger sa vie privée. Son mariage a tenu 64 ans. A Hollywood, c’est rarissime. Surtout quand on en a été, comme lui, un des symboles. Et quand on a tenu dans ses bras Ava Gardner, Jennifer Jones, Yvonne De Carlo ou Janet Leigh.

Heston, c’est l’acteur phare des années 60. Une légende de Hollywood. Tous les grands rôles de superproductions lui sont acquis. Le Moïse des Dix commandements et le Ben Hur du film du même nom, évidemment. Mais encore le Cid d’Anthony Mann, Michel Ange dans L’extase et l’agonie, de Carol Reed, le major Matt Lewis dans Les 55 jours de Pékin, de Nicholas Ray, Jean-Baptiste dans La plus grande histoire jamais contée, de George Stevens, le seigneur Chrysagon dans The war lord, de Franklin J. Schaffner, le général Gordon dans Karthoum, de Basil Dearden, le Richelieu des Trois mousquetaires de Richard Lester… « Mettez-lui une toge et il sera parfait », disait Anthony Mann.

Le héros par excellence, en quelque sorte. Avec une stature morale en prime. Charlton Heston ne fut cependant pas que ça et sa réalité cinématographique va au-delà de cette image d’Epinal. Il faut le voir dans La soif du mal, d’Orson Welles, pour comprendre qu’il peut être autre chose qu’un superhéros. Ce policier en voyage de noces avec sa femme (Janet Leigh) se retrouve coincé entre les flics et les gangs du coin, et sa composition a quelque chose d’halluciné. Comme dans Les grands espaces, de William Wyler, où sa haine envers Gregory Peck sourd à chaque regard, à chaque attitude. Dans Major Dundee, de Sam Peckinpah, où il campe un officier nordiste poussé par l’obsession de poursuivre des Apaches. Ou encore dans La loi de la haine, d’Andrew McLaglen, où souffle sa colère sèche. Et dans Soleil vert où, seul et désabusé par la vie de ces lendemains qui déchantent, il réalise que la nourriture en plaquette qu’on donne aux gens n’est autre que de la chair d’homme.

Bien sûr, il y eut La planète des singes et sa suite. Où Charlton Heston impose sa stature monolithique plutôt que son regard de feu. Et ces rôles interchangeables qu’il tient dans des films catastrophes, comme 747 en péril, Tremblement de terre ou Le survivant. Mais personne n’est parfait, même pas une légende.

Bien sûr aussi, il y eut Heston le vieux conservateur. Le président de la National Rifle Association, la ligue US des possesseurs d’armes à feu, qui était tourné en ridicule dans le film de Michael Moore Bowling for Columbine, qui scella, contre son gré, sa dernière apparition à l’écran. Il présida cette association de 1998 à 2003. Il tenait des meetings, carabine à la main. « Ceux qui voudront me la prendre ne pourront le faire qu’avec des mains froides et mortes », lançait-il. Il était aussi très engagé contre l’avortement.

Mais l’homme politique a deux visages. Il fut également, plus tôt dans sa vie, un acteur formidablement engagé dans la lutte pour les droits civiques. Il participe activement aux marches des Noirs. En 1963, on le voit avec Martin Luther King, Sydney Poitier et Harry Belafonte. Il est actif, il est dans le film de Sydney Lumet sur Martin Luther King.

Il est aussi président de la Screen Actors Guild pendant six mandats successifs. Exigeant des aides au cinéma. Il soutient les candidats démocrates à la présidence. Il aide John Kennedy. Mais son amitié pour son collègue acteur Ronald Reagan l’entraînera de l’autre côté : chez les Républicains. En 1981, il est même conseiller culturel du président Reagan.

C’est l’ambiguïté d’une vie. Qu’il avait commencée John Charles Carter (Heston est le nom de son beau-père), qu’il poursuivit au théâtre, où il joua surtout du Shakespeare, puis dans les studios d’Hollywood. Qui lui permet aussi de réaliser lui-même deux films : un Antoine et Cléopâtre dispensable, en 1972, et La fièvre de l’or, en 1982, un solide western où il interprète les rôles de deux frères ennemis. Un personnage à double face.

Filmographie

1952. Sous le plus grand chapiteau du monde (DeMille). La furie du désir (Vidor).

1953. Quand la Marabunta gronde (Haskin).

1956. Les dix commandements (DeMille). Terre sans pardon (Maté).

1958. Les grands espaces (Wyler). La soif du mal (Welles).

1959. Ben Hur (Wyler).

1961. Le Cid (Mann).

1963. Les 55 jours de Pékin (Ray).

1964. Major Dundee (Peckinpah).

1965. L’extase et l’agonie (Reed).

1966. Karthoum (Dearden).

1967. La planète des singes (Schaffner).

1972. L’appel de la forêt (Annakin).

1973. Soleil vert (Fleischer). Les trois mousquetaires (Lester).

1974. 747 en péril (Smight).

1982. La folie de l’or (Heston).

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE
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