Le monarque en sursis est resté invisible

Népal Les élections de ce jeudi ouvrent la voie à la République

KATMANDOU

DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE

Il est le grand perdant des élections. Déchu, humilié, le roi Gyanendra Bir Bikram Shah Dev, incarnation de Vishnou, en attirerait presque la sympathie. Dans trois semaines, à l’annonce des résultats électoraux, la première mission de la nouvelle Assemblée constituante devrait consister à abolir la monarchie et à proclamer le Népal en république. Mais Gyanendra, 61 ans, n’a jamais provoqué la sympathie de ses 28 millions de sujets, qui lui reprochent son autocratisme et son mépris du peuple.

Gyanendra, pourtant, ne devait pas être roi. Mais sa vie débuta par un étrange incident. Lorsqu’il avait 3 ans, en 1950, son grand-père, le roi Tribhuvan, se réfugia en Inde pour échapper à l’autorité d’une dynastie de Premiers ministres, les Rana, qui le maintenaient confiné à son palais. Il laissait derrière lui le petit Gyanendra, qui fut alors proclamé Roi par les Rana.

Trois mois plus tard, le roi Tribhuvan revint pour instaurer la première ouverture démocratique du pays, qui dura jusqu’en 1960. Cette expérience royale de trois mois aurait laissé un goût amer à Gyanendra, qui, selon certains, rêvait de remonter sur le trône. D’autres assurent que son grand-père l’aurait abandonné consciemment, redoutant ce personnage dont les astrologues ne promettaient rien de bon.

Son véritable règne naît d’un autre épisode, l’un des plus obscurs de l’histoire du Népal : la soirée du 1er juin 2001, où dix membres de la famille royale furent massacrés. La tuerie aurait été provoquée par un coup de démence du prince héritier Dipendra, qui s’était vu refuser par sa mère l’union avec l’élue de son cœur. Ivre et drogué, Dipendra aurait supprimé au fusil d’assaut la plus grande partie de sa famille. Avant de retourner un automatique contre lui, sur le côté gauche de sa tête, alors qu’il était droitier… Telle est la version officielle de cette tragédie, que les Népalais ont surnommée « le massacre du palais ». Faute de prétendants survivants, le trône passa à Gyanendra, frère cadet de Birendra, le roi assassiné. Les images du nouveau souverain grimaçant, couronné dans le faste des cérémonies hindoues, firent le tour de la planète. L’Occident découvrit avec stupeur que ce sublime pays aux neiges éternelles, paradis des randonneurs et ancienne Mecque des hippies, était le théâtre anachronique d’une tragédie shakespearienne sur fond de guérilla maoïste. Gyanendra était alors peu connu. Eduqué dans une école jésuite de Darjeeling, en Inde, il avait été diplômé à l’université de Katmandou, puis s’était confiné à un rôle de « businessman », à la tête d’affaires florissantes – hôtels, plantations de thé et usine à tabac. Les Népalais s’en

retournèrent au respect féodal marqué à leurs rois, ne prononçant le nom de Gyanendra qu’en chuchotant.

Au fil des ans, entouré de chefs militaires et d’un cabinet de fidèles et d’aristocrates, le souverain ne se montra guère proche des Népalais. Mais il restait perçu comme un garant de l’unité nationale, mise en danger par les agitations ethniques et l’insurrection maoïste. Dans cette perspective, certains aimeraient voir aujourd’hui la monarchie jouer le rôle passif de ferment culturel.

A l’époque, les rumeurs commencèrent à gronder. Gyanendra fut soupçonné d’avoir été impliqué dans un trafic d’antiquités et, surtout, d’être l’auteur du massacre royal. Ses six voitures de luxe, dont une Jaguar, ne firent guère bon effet, dans un des pays les plus pauvres au monde. Les frasques nocturnes de son fils, le Prince héritier, achevèrent de discréditer un régime perçu comme décadent. Le prince Paras se distingua en effet pour son aptitude à écumer les discothèques le fusil au poing et accumuler les violences en état d’ivresse.

En février 2005, Gyanendra, chef d’une armée de 90.000 soldats, invoqua la nécessité de mater la révolte maoïste et s’attribua les pleins pouvoirs, tout en étant militairement soutenu par les Etats-Unis. Mais sa violente répression des libertés provoqua la colère de la rue, suivie d’une alliance inattendue entre les partis politiques et les rebelles maoïstes. Le pays se trouvait un ennemi commun : le roi. En 2006, les maoïstes signèrent un accord de paix et s’engagèrent à revenir sur la scène démocratique. Désormais, les cartes étaient inversées. Et reclus dans son dernier palais non nationalisé, entouré des portraits de ses aïeux qui ont régné 239 ans sur le Népal, le roi Gyanendra n’a plus que lui à blâmer.

DOUGNAC,VANESSA
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