Une ligne rouge sur les embargos ?

Presse L’affaire qui oppose « Le Soir » et Universal à propos de dEUS

Ça bouillonne autour de l’« affaire dEUS ». Les associations de journalistes donnent leur avis.

Les instances supérieures des associations de journalistes ont officialisé leur position sur « l’affaire dEUS ». L’Association des journalistes professionnels (AJP) et la Vlaamse vereniging van journalisten (VVJ) veulent installer une ligne rouge pour aider les journalistes dans ce genre de dossier.

On se rappelle qu’il s’agit de l’embargo assorti de conditions imposé aux journalistes pour obtenir un entretien avec Tom Barman, leader du groupe belge, à l’occasion de la sortie du dernier album de dEUS. Les conditions étaient inattendues : 25.000 euros si l’embargo n’est pas respecté. Comme d’autres, les journalistes du Soir et du Morgen avaient signé le contrat mais les deux journaux ont seuls brisé l’embargo. Universal, la firme de disque de dEUS, devrait exiger le payement de cette pénalité.

Le 12 avril, notre rédactrice en chef Béatrice Delvaux expliquait pourquoi Le Soir avait rompu l’embargo : « Pas pour décrocher un scoop en brûlant la concurrence. Mais pour jeter un pavé dans la mare, pour forcer la réflexion et le débat dans un univers culturel, musique ou cinéma, qui enferme de plus en plus des journalistes soumis à une pression insurmontable. » Il s’agissait pour Le Soir de répondre à un embargo aux modalités inacceptables et à une signature arrachée dans un contexte de contrainte et de permettre l’ouverture d’un débat sur un problème qui restait jusque-là tabou.

Un coup de force et un coup de gueule « qui a le mérite de lancer le débat sur le fond », disait d’ailleurs à ce moment Martine Simonis, secrétaire nationale de l’AJP. « Cela a permis un débat utile notamment au sein du conseil de direction de l’AJP », ajoute aujourd’hui le communiqué de l’association. On sent l’AJP assez satisfaite de ce coup de force à la Greenpeace, comme dit Jean-François Dumont, adjoint de Martine Simonis : « Cela permettra de faire avancer le débat plus rapidement qu’un colloque. »

Le VVJ y a répondu de manière forte, en engageant explicitement les journalistes « à ne pas accepter de contrats qui les oblige à de funestes embargos sous peine de sanctions formelles ». Et leur dit : si vous êtes concernés par de tels problèmes, téléphonez-nous immédiatement, « de cette façon, un avertissement général peut être adressé dans le but d’organiser un refus collectif ». L’AJP se propose aussi de mettre en place les moyens d’une action concertée : « L’idée d’une ligne rouge est à l’examen. » Pour le reste, l’AJP « ne peut approuver au plan déontologique que l’on accepte un embargo, quelles que soient les controverses portant sur sa valeur juridique, puis qu’on le rompe, même dans le but d’en dénoncer les conditions ». Et ajoute : « Il appartenait aux journalistes de refuser les modalités imposées par l’entreprise s’ils les jugeaient inacceptables. »

Pour le juriste Alain Berenboom, l’AJP aurait pu aller plus loin. « C’est dommage, car c’est un vrai problème déontologique. Il est très grave qu’on puisse assortir d’une clause pénale aussi excessive et extravagante un embargo que j’estime non justifié, puisque l’information était déjà disponible sur le Net et via des journaux et magazines étrangers vendus en Belgique. »

L’avocat Alexis Ewbank apporte un éclairage inédit sur cette affaire. « Le contrat n’est pas entre Le Soir et Universal, mais entre Le Soir et dEUS, représenté par Universal et son manager : les termes sont clairs. » Cela change-t-il quelque chose ? « Si j’étais magistrat, dit Me Ewbank, j’estimerais qu’il y a violation d’un contrat et donc faute, parce que, pour moi, le contrat est parfaitement licite. Mais je voudrais que la sanction financière soit réduite ou annulée parce qu’elle me paraît excessive au regard du préjudice réel subi par le groupe. »

Alexis Ewbank ne croit pas à une action en justice de la part du groupe. « Au nom de dEUS, Universal va sans doute demander l’indemnité. Mais la firme n’a rien à gagner à aller au procès : elle pourrait y prendre un camouflet. Et puis, ceux qui gagnent, aujourd’hui, dans cette affaire, ce sont dEUS et Universal : on n’a jamais autant parlé du groupe et de son album. »

Et de la notion d’embargo, on en revient au débat principal. La publicité faite à l’affaire pourrait en effet faire bouger les choses. « Nous aimerions beaucoup que la notion suisse d’embargo de commodité entre dans la jurisprudence belge », commente Jean-François Dumont. Le code suisse de déontologie considère en effet que l’embargo n’est pas acceptable s’il ne vise que l’intérêt privé de la source (ce qu’on appelle embargo de commodité), parce que la motivation n’est dans ce cas pas suffisante. Cela aiderait déjà beaucoup les journalistes.

Les communiqués sont à lire sur ww.agjpb.be et http://www.vvj.be

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE
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