Point-virgule : point final ?

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Ponctuation Mal-aimé, incompris et snobé, mais le smiley lui sauve la mise

L’avis de décès du point- virgule pourrait bientôt être publié. Presse et littérature constatent son extinction.

Son pronostic vital paraît engagé. Plongé dans un coma profond, le point-virgule glisse inexorablement vers l’extinction : quasi disparu dans la presse, de plus en plus discret dans la littérature…

Pourtant, puristes de la langue de Molière, linguistes, écrivains et journalistes s’entre-déchirent sur son usage.

Rafraîchissement de la mémoire avec Guillaume François, maître assistant en langue française et auteur d’une thèse sur la ponctuation, qui en retrace l’histoire : « Le latin ne possédait pas de ponctuation. C’est au Moyen-Âge, où certains textes étaient lus, à voix haute, en public, que l’on a commencé à ponctuer les textes. Il y avait trois types de points : le point court, le point moyen et le point long. Le point-virgule est un héritier de ce point moyen, le “comma” ou “point renforcé”). »

Entre arrêt et suspension, voilà des siècles qu’il court après son identité. Sorte d’hybride à l’existence schizophrène, il souffre de son indécision. Car c’est tout son paradoxe : il n’est pas fait pour trancher, servant plus volontiers d’attelage entre les idées. Dans sa version moderne, apparue vers le XVIIIe, sa fonction est définie ainsi dans un manuel typographique : « Le point-virgule s’emploie pour séparer dans une phrase les parties dont une au moins est déjà subdivisée par la virgule, ou pour séparer des propositions de même nature qui ont une certaine étendue. On doit éviter d’en faire un emploi excessif, et notamment de l’utiliser là où il faudrait une virgule ou un point. » Nous tenons peut-être là une partie de l’explication de sa progressive disparition. Guillaume François : « Le point-virgule s’intègre toujours dans des structures de phrase complexes. Peu de gens savent l’utiliser de façon correcte. Méconnu, il fait peur. Lorsque l’on met un point-virgule dans sa phrase, on sait toujours où elle commence… mais jamais trop où elle finit. » La seconde partie de l’explication s’inscrit dans l’air du temps. Nouveaux formats, priorité à l’info claire et efficace, phrases concises et dynamiques, le point-virgule n’est plus le bienvenu dans la presse. Il en est même

chassé comme un malpropre. Sylvie Prioul, coauteur de La ponctuation ou l’art d’accommoder les textes : « Nous avons tenu à vérifier la tendance. Nous avons passé au crible un numéro entier de L’Humanité. Résultat ? Un point-virgule perdu dans un édito… Il n’y a plus que dans les pages d’analyse ou d’opinion que l’on trouve des points-virgules. »

La tendance est moins significative dans la littérature, où la ponctuation s’apparente au style propre de chaque auteur. Mais si au XIXe, Hugo ou Flaubert en disséminaient fréquemment dans leurs pages, seul Houellebecq, de nos jours, ferait encore figure d’ardent défenseur du point-virgule.

Le diagnostic établi, la querelle ancestrale dont fait l’objet le point-virgule semble ravivée par le danger qui pèse sur son intégrité. Au carrefour de la subjectivité, les arguments s’empoignent.

Cavanna y voit « un parasite timoré qui ne traduit que le flou d’une pensée. Il n’est qu’un caramel trop mou qui colle aux dents du lecteur ». Et Jacques Lacarrière, le qualifiant de « compromis bâtard entre l’arrêt et la suspension », pense que « son usage devrait être précisé ». À l’opposé, au Nouvel Observateur, Jacques Drillon le nomme « l’âme des enchaînements ». En France, toujours un canular récent invita toutes les administrations à faire usage de points-virgules à outrance.

Alors, disparition envisageable ? « Son usage n’étant pas indispensable au bon fonctionnement de la syntaxe, il semble voué à la rareté. Mais son extinction de la littérature paraît invraisemblable et serait perçue comme un appauvrissement de la langue française », conclut Sylvie Prioul.

En tout cas, point de point-virgule dans cet article. L’un d’entre eux a bien tenté de s’infiltrer, profitant d’une faute de frappe. Mais une relecture attentive a éconduit l’importun. Point barre.

Le point d’exclamation : l’avenir c’est lui !

Le plus tendance ! Dynamique, assumé, énergique et volontaire, c’est lui qui ajoute la dose de panache, d’indignation ou de règlement de compte aux phrases qu’il conclut. Avec lui, rien n’est fait dans la demi-mesure : la nuance, très peu pour lui. Son mot d’ordre : en rajouter une couche. Décomplexé, il tyrannise les tabous, martèle ce qui est choquant. Sans lui, c’est la chienlit, tous les autres sont mous du genou et d’ailleurs, il ne cache rien de sa vie privée, lui. C’est le Sarkozy de la syntaxe.

La virgule, la top modèle

Un ange passe… Souple, gracieuse, lyrique, elle incarne la douceur du lien. Seule fille du lot, facile et pédago, elle est l’antithèse d’un point-virgule dit trop complexe. Elle unit des choses simples, elle met de l’huile. Sans elle, pas de fluidité, pas de rythme entre les phrases. Instigatrice du lien social, la virgule joue à plein son rôle de « facilitateur ». Elle stimule le dialogue entre les mots, comme l’ONU le tente entre les peuples. C’est l’Adriana Karembeu de la ponctuation.

Le point. Le gardien du temple

L’indispensable. Avec lui, tout est clair, net, précis. Il est LE signe de ponctuation par excellence. Sans esbroufe, sans chichi – charismatique, martial, court sur pattes –, il insuffle la discipline dans les rangs. Rattrapant les brebis égarées à la manière d’un chien de berger, il demeure incontournable. Sa force de frappe ne se discute d’ailleurs pas… Et quand bien même, à la fin, de toute façon, c’est lui qui gagne : dans les cordes, toutes les tentatives de contester son autorité. C’est le Rafael Nadal de la phrase.

Les points de suspension ? On verra bien…

Pas la forme. Ils laissent les choses en suspens. Timides, timorés, limite lâches, indécis, ils suggèrent que tout le monde comprendra le sous-entendu. Ou que la nuit portera conseil. Ou qu’une décision tombera bien d’elle-même, un jour ou l’autre. Ou que quelqu’un d’autre finira le boulot. En tout cas, pas question d’empoigner le taureau par les cornes ou d’aborder le problème à bras-le-corps. Mieux vaut tournicoter autour. Ce qui n’est guère tendance. C’est le Leterme du système.

Le point d’interrogation : le maillon faible ?

Le flou de la bande. Son scepticisme, ses doutes, sa méfiance, son indiscrétion gênent dans une vie qu’on nous vante réglée comme du papier à musique et repliée en chien de fusil. Il agace le chef (« Fais chier avec tes questions ») et angoisse le subalterne (« Il me cherche, hein, il me cherche là ? »). Valeur sûre en télé, par contre, à l’heure du prime : « Larmes à gauche ? », « Parents, enfants, qui commande ? », « J’ai épousé mon chien, c’est grave ? », « Qui veut rafler l’oseille ? », etc. C’est le Jean-Luc Delarue de la langue française.

Le deux-points : la mauvaise passe

En ballottage. Plus trop prisé, le deux-points. Les phrases courtes lui mènent la vie dure, mais bon, il résiste dans les SMS, les codes informatiques ou les textes juridiques, qui jouissent de son caractère démonstratif, même si parfois alambiqué. Souvent pris entre deux feux, comme un cycliste entre échappés et peloton, il signale aussi qu’on va expliquer ce qui est censé ne pas avoir été compris – ce qui en décide beaucoup à fuir l’explication avant son terme. C’est le Di Rupo de la grammaire.

Comme une cuisine sans épices

La vie sans point-virgule, ça ressemblerait à quoi ? « Assurément une cuisine sans épices, détaille Sylvie Prioul, coauteure d’un livre sur la ponctuation. On ne peut pas comparer le point-virgule au sel ou au poivre, trop importants. À quelques exceptions près, on ne peut pas manger sans sel. Le point-virgule s’apparente plutôt à une épice qui, si elle rajoute une saveur particulière au résultat final, n’est pas indispensable non plus. On peut cuisiner sans épices comme on peut écrire sans points-virgules. Il ne fait pas partie – à l’inverse du point d’interrogation ou du point d’exclamation – des signes syntaxiques. »

Les comparaisons décrivant le point-virgule oscillent selon le taux d’affection qu’il suscite.

À son propos, personne ne fait jamais dans la demi-mesure. A sa façon, il serait une sorte de Belgique n’ayant jamais tranché entre Flamands et francophones – rapprochement heureux : le rôle du point-virgule est d’essayer de faire cohabiter plusieurs groupes de mots…

Certains ont de plus caustiques comparaisons. Ainsi au sein de la rédaction du Soir, le point-virgule a provoqué nombre de conciliabules. Florilège : « Une langue émancipée de ce signe de malheur ? Une Belgique sans CDH, ou une France sans MoDem, c’est comme on veut. » Ou encore : « Ce serait une idée sans hésitation. »

Avant sa disparition en 2005, le comité de défense du point-virgule animait un espace de résistance sur la Toile. Dans les commentaires des internautes, l’absence de point-virgule évoquait régulièrement « une musique sans rythme ». D’autres soulignent que sa disparition coïncide avec notre vie qui, de plus en plus rapide, en oublie parfois d’être ponctuée. Trépidations, impératifs, overbookings, personne ne prendrait plus le temps de s’accorder la pause qu’incarne le point-virgule.

Mais la jeunesse veille au grain : le SMS lui offre un répit. Le salut ne tient parfois qu’à trois fois rien. ;-)

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