La junte dans l’œil du cyclone

Birmanie La tempête pourrait avoir tué plus de 10.000 personnes

VICTIMES du cyclone, les Birmans pourraient manifester leur colère samedi, lors du référendum organisé par la junte.

Quelque 3.969 morts, 2.129 personnes disparues. Ces chiffres ne livrent pourtant qu’un bilan très provisoire et… très officiel, muselé par la junte militaire. Après le passage ce samedi du cyclone Nargis sur le sud de la Birmanie, cinq divisions administratives ont été déclarées zones sinistrées (Rangoon, Irrawaddy, Pegu, les Etats Mon et Karen), soit la quasi-totalité des terres qui bordent la mer d’Adaman. Il se pourrait que sept millions de personnes aient été victimes du cyclone d’une manière ou d’une autre. En soirée, le chef de la diplomatie birmane, Nyan Win, affirmait à la télévision publique qu’il pourrait y avoir « jusqu’à 10.000 morts ».

Outre des vents dépassant les 200 km/h, le quelque 1,82 million de Birmans qui vit dans des villages situés entre zéro et cinq mètres au-dessus du niveau de la mer pourrait avoir eu à affronter un mur d’eau de mer de 3,5 mètres de haut. Sur la seule île de Haing Gyi, dans le delta d’Irrawaddy, 20.000 habitations ont été détruites ; 98.000 personnes étaient ce lundi sans abri. Dans l’agglomération de Laputta, 75 % des maisons sont détruites, et certains résidents parlent de la disparition totale des quinze villages environnants : plus une trace ! A Pegu – pourtant situé au nord de Rangoon, à l’intérieur des terres – 300 arbres et 50 pylônes électriques se sont affaissés, 80 maisons ont été détruites. Quant à l’ancienne capitale de Rangoon, sept bateaux ont coulé à pic dans le port, et l’aéroport international est fermé. Les habitants les plus âgés de Rangoon disent « n’avoir jamais vu de toute leur vie la ville ainsi dévastée ». Or la métropole compte 6,5 millions d’habitants…

Dans les heures qui ont suivi le sinistre, les prix des biens de première nécessité ont commencé à grimper. Le prix des bougies a doublé, celui de l’huile de cuisine a augmenté de 60 %, l’eau en bouteille a triplé – il n’y a plus d’eau potable – et le prix des trajets a été multiplié par dix : il n’y a plus de carburant. Pire, le cyclone a frappé la zone fertile d’Irrawaddy, grenier à riz du pays, au moment où la récolte se profilait. Cette récolte est anéantie de même que le système d’irrigation du delta, deux éléments qui auront un impact certain sur les prix de l’alimentation.

Impossible de chiffrer l’étendue des dégâts en territoire Karen, dont le régime se méfie. Et les organisations internationales de secours sont elles-mêmes limitées puisque – c’est un exemple – en avril dernier encore, la junte militaire accusait la Croix-Rouge internationale de soutenir l’insurrection karen. Bref : non seulement les dégâts rendent plus difficile d’accès les territoires reculés, mais la junte semble ne pas avoir l’intention d’ouvrir sans conditions ses portes à l’aide internationale.

Pourtant le monde entier est prêt à se porter au secours de la population birmane : les Nations unies, bien sûr, mais aussi les Etats-Unis, l’Asean, l’Inde, l’armée thaïlandaise, la Flandre (qui a débloqué 100.000 euros d’aide d’urgence), tous attendent que les généraux ouvrent leurs portes, et abandonnent la paperasse sous laquelle ils inondent généralement les ONG.

Les analystes birmans sont cependant pessimistes. Parce qu’elle n’a pas alerté à suffisance la population, et parce qu’elle s’obstine à maintenir le cap d’un referendum (soi-disant) démocratique pour ce samedi 10 mai, la junte pourrait bien se retrouver elle-même à court terme « dans l’œil du cyclone ». « Le cyclone Nargis n’est pas seulement une catastrophe naturelle, notait ce lundi le quotidien The Irrawaddy, il pourrait aussi donner le signal d’une révolte politique contre la junte birmane si les généraux ne parviennent pas à le gérer. » Comme le note l’analyste politique birman Aung Naing Oo, la conjonction du referendum et du cyclone est un scénario explosif pour la junte : les militaires ne veulent pas voir l’assistance humanitaire internationale envahir le pays à quelques jours du referendum. L’analyste thaïlandais Win Min s’attarde sur l’autre volet de la menace : la population birmane, elle, aura tout loisir d’exprimer sa colère lors du referendum.

LALLEMAND,ALAIN
LE PORTFOLIO : Le cyclone Nargis
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