Israël célèbre ses soixante ans

L’historien israélien Zeev Sternhell raconte le besoin d’Israël du peuple juif.

Dès cette semaine commenceront en Israël les festivités qui commémoreront la création de l’Etat juif, il y a soixante ans. Le Soir entame une série en cinq parties consacrée à l’événement. Aujourd’hui, le témoignage de Zeev Sternhell, un historien d’origine polonaise tétanisé par la Shoah.

Israël L’historien Zeev Sternhell commente les 60 ans de l’Etat d’Israël « Dès l’instant où j’ai débarqué, j’ai cessé d’être un objet » l’Histoire avait privé les Juifs du droit d’être leurs propres maîtres. Israël le leur a rendu, explique Zeev Sternhell.

ENTRETIEN

Dans un entretien passionnant accordé il y a quelques semaines au quotidien israélien Haaretz, l’historien Zeev Sternhell a retracé le fil d’une histoire personnelle, qui se confond avec le destin du peuple juif et l’histoire d’Israël. Premier volet de notre série sur les 60 ans de la création d’Israël.

Toute votre carrière a été consacrée aux racines idéologiques du fascisme. Cela a-t-il à voir avec le fait que vous avez vous-même été une victime du fascisme ?

Peut-être, mais cela n’a jamais été le fruit d’une décision consciente. Adolescent, je me destinais plutôt à la carrière d’avocat, mais il se fait que je me suis retrouvé à étudier le vingtième siècle européen. Et il est vrai qu’il est difficile d’écarter tout lien entre ce choix et mon enfance. Je suis né dans le monde très normé et protégé d’une famille bourgeoise européenne. Et tout à coup, alors que je n’avais que cinq ans, ce monde s’est effondré. Il est difficile de décrire ce passage soudain de la quiétude à l’écroulement et à la désintégration. On peut donc supposer qu’il a été important pour moi de comprendre comment un ordre démocratique libéral a pu imploser aussi rapidement dans une Europe si riche et si cultivée. Comment cette catastrophe a pu s’abattre sur le monde européen, sur mon shtetl (bourgade largement ou majoritairement juive en Pologne, NDLR), sur ma famille, sur mes parents, sur moi. (…) A ce jour, mon souvenir le plus fort reste mon père qui me prend dans ses bras et colle sa joue contre la mienne. Puis la guerre a éclaté. J’ai été réveillé en pleine nuit par mon père qui, en uniforme de l’armée polonaise, m’a fait ses adieux. Quelques semaines après la défaite et la démobilisation, mon père est

mort, de mort naturelle, heureusement pour lui. Les Russes ont occupé l’est de la Pologne et la moitié de notre maison. Ma mère s’est mise à travailler pour aller chercher de la nourriture dans les villages. Ma sœur, de 13 ans plus âgée, et elle m’ont protégé jusqu’au bout.

Quand les Allemands sont-ils arrivés ?

Quand j’ai eu six ans, l’été 1941. L’opération Barberousse a commencé sous nos fenêtres (1). (…) Après quelques mois, nous avons été parqués dans un ghetto. Sans transition, nous avons été chassés de notre demeure et jetés dans un taudis, avec la surpopulation et les épidémies. Et puis est venu le temps des Aktionen (2).

Quel en est votre souvenir ?

Le ghetto a été liquidé par étapes et je me souviens de la succession de rafles. Je me rappelle m’être caché pendant trois jours avec ma mère et ma sœur, enterrés dans une cache avec des voisins, pendant que, au-dessus de nos têtes, le ghetto se faisait liquider. A travers une fente, j’ai pu voir comment ceux qui tentaient de fuir étaient abattus. Je n’avais que six ans lorsque j’ai vu des enfants de mon âge se faire abattre et tomber des arbres où ils se cachaient.

A quoi pensiez-vous alors ?

C’est difficile à dire. Je venais de basculer définitivement dans un monde où il fallait survivre à tout prix. Aujourd’hui, je sais que, durant l’Opération Kadesh [campagne du Sinaï en 1956] ou la guerre des Six Jours, ceux qui, parmi mes soldats et mes amis, ont été tués sont morts en êtres humains. On ne les a pas traqués comme des animaux. C’est pour ça qu’Israël n’est pas pour moi qu’un fait politique mais quelque chose de plus basique. C’est un retour à l’humanité. Au ghetto, nous n’étions rien ni personne.

Que s’est-il passé lors de la dernière Aktion ?

C’était un jour d’été. Les Allemands ont lancé une nouvelle traque. Ils ont appelé les adultes sans permis de travail à se rassembler. Ma mère et ma sœur sont sorties. Je m’en souviens comme si c’était hier. J’entends ma sœur dire à ma mère : « Nous sommes jeunes, on va s’en sortir. » Mais qui, à part Dieu, pouvait savoir ce qu’elles allaient devenir ? Seulement, elles n’ont pas voulu m’effrayer et elles ont aussi voulu garder l’espoir. Face à une réalité insensée, les êtres humains tentent de se donner l’illusion qu’ils ont un avenir. Je me rappellerai toujours de cet instant où elles m’ont serré dans leurs bras et m’ont embrassé avant de disparaître au loin. Mon oncle et ma tante ne m’ont pas seulement arraché au ghetto. Ils ont fait de leur mieux pour pallier l’absence de ma mère. Pourtant, depuis l’âge de sept ans, je sais que je suis seul. Je sais depuis lors que ce que je ne fais pas pour moi, personne ne le fera à ma place.

Vous avez pu fuir le ghetto.

Il s’est produit quelque chose de l’ordre du miracle. Mon oncle avait retrouvé un propriétaire de Lwow [l’actuelle Lviv, en Ukraine], un officier polonais qui, non seulement, n’était pas antisémite mais était prêt à protéger les Juifs. Dans la Pologne de l’époque, ils étaient un sur 100.000. Une famille d’ouvriers nous a aussi aidés. Sans l’aide de familles comme celles-là, aucun Juif n’avait la moindre chance de survivre. La Pologne de cette époque et de l’après-guerre était un endroit invivable. Dans un certain sens, le pire est même venu après la guerre. L’air était pollué d’antisémitisme. Alors que tout le monde savait quel avait été le sort de millions d’entre nous, je vois encore une femme qui, à notre passage, s’est mise à crier : « Sales bêtes ! Vous sortez de vos trous à rats ! Dommage qu’ils ne vous aient pas achevés jusqu’au dernier ! » Certains Juifs, à leur retour, ont tenté de cacher leur identité. En vain. Alors que les nazis étaient déjà partis, nous commencions seulement à comprendre qu’il n’y avait plus d’avenir pour les Juifs en Pologne.

Après guerre, après que votre famille se fut officiellement convertie au christianisme, vous ne

vous êtes pas seulement fait passer pour un catholique, mais vous l’êtes réellement devenu.

Pendant la guerre, nous étions parvenus à obtenir de faux certificats d’aryanité (3) et ma tante m’avait appris toute la liturgie et les paraboles. C’était d’abord une question de survie. Mais, petit à petit, j’y ai pris goût et j’ai fini par aimer Noël et Pâques, la vie de Jésus, la Vierge Marie. Vous savez, le catholicisme est une religion de génie. Jésus s’est sacrifié pour l’humanité et Marie veille sur vous. Jeune enfant pris dans la tourmente d’une guerre atroce, vous sentez que vous pouvez être sauvé. Vous ne vivez plus dans cette solitude du judaïsme ou du protestantisme. Quand je priais, ce n’était pas seulement pour rassurer nos voisins chrétiens, mais d’abord pour mon salut. Le catholicisme, c’est la religion de la caresse et du pardon, la magie de la messe, l’odeur de l’encens, l’harmonie du chant choral, quelque chose qui vous rend votre humanité et vous donne la force alors que le monde extérieur n’est qu’un cauchemar.

Je faisais le signe de croix tous les jours. Après guerre, solennellement baptisé sous le nom de Zbigniew Orlowski, je suis devenu enfant de chœur à la cathédrale de Cracovie. Vêtu d’une aube blanche, je marchais derrière le prêtre, je dispersais l’encens, je priais, je faisais la génuflexion et je préparais l’eucharistie. Ce que je voulais, c’était oublier et survivre. Parce que, pour moi, être juif, cela signifiait être traqué, se cacher et mentir. Pendant trois ans, je n’ai donc plus été juif.

Quand avez-vous cessé d’être catholique ?

En 1946, lorsque je suis arrivé en France dans un train d’enfants affrété par la Croix-Rouge. J’avais onze ans et je me suis à nouveau retrouvé seul. Alors, j’ai effacé tout ce qui me rattachait à la Pologne. J’en ai même effacé ma langue maternelle, le polonais. En effaçant ce passé, j’ai aussi effacé un catholicisme qui m’a tout à coup paru ridicule, grotesque et humiliant. Longtemps, j’ai oublié que j’en avais fait partie.

En France, êtes-vous devenu français ?

(…) La France m’avait imprimé de façon indélébile l’amour de la liberté, des droits de l’homme, de la laïcité et de l’universalisme. Aussi marqué soit-il, mon accent n’était pas celui d’un étranger. Je ne me suis cependant jamais senti pleinement français. Je savais que la France n’était pas mon foyer. (…) Sans doute était-ce lié à mon passé. J’avais beau vouloir effacer ce passé, il y a des choses que je ne parviendrais jamais à effacer. (…) Je savais qu’en tant que Juif, j’étais d’ailleurs.

Quand avez-vous commencé à penser à Israël ?

Dès avant la guerre, en Pologne. Ma famille était sioniste et la tante qui s’est occupée de moi était active au KKL [Fonds national juif, organisme d’achat de terres en Palestine]. Je lisais les journaux et, en 1948, il y a eu la déclaration d’indépendance. Votre génération ne peut pas comprendre l’exaltation que cela a déclenchée en nous. Nous étions à peine quatre ans après que l’Armée rouge nous eut libérés et six ans après que les nazis eurent liquidé les ghettos. Il y avait quelque chose de fou dans ce passage de l’horreur et de l’impuissance à un Etat juif et à une victoire militaire. L’enfant de treize ans que j’étais avait très peur que les Arabes puissent massacrer les Juifs. Ce qu’on voyait, c’était 600.000 Juifs encerclés par des dizaines de millions d’Arabes. Alors pour moi, qu’une armée de Juifs se batte et gagne, et que l’Etat d’Israël soit créé, cela dépassait l’imagination. Il y avait une dimension presque métaphysique dans le fait que ces Juifs parqués dans les ghettos, traqués, massacrés et immolés, parviennent à bâtir un Etat et à ne plus dépendre des Gentils (4). En Europe, les Juifs n’avaient jamais eu forme humaine, ils n’étaient rien, moins que rien, moins que des fantômes, moins que des

animaux.

Attention, vous parlez comme un sioniste.

Je ne suis pas sioniste. Je suis un supersioniste. Pour moi, le sionisme était et est toujours le droit des Juifs de décider de leur destinée et de leur avenir. Tous les êtres humains ont le droit naturel d’être leurs propres maîtres, un droit dont les Juifs ont été privés par l’Histoire et que le sionisme leur a rendu. J’ai ressenti l’ampleur de cette révolution lorsque j’ai émigré seul en Israël, à l’âge de 16 ans.

Dès l’instant où j’ai débarqué de l’Artza [« Vers le Pays », un navire israélien parti du port de Marseille avec des dizaines d’enfants juifs] et posé le pied sur le quai du port de Haïfa, j’ai cessé d’être un objet pour enfin devenir un sujet. C’était la fin de l’errance, des fausses identités, de ce besoin de toujours se justifier. Ici, en Israël, il ne fallait plus s’expliquer ni se justifier. On ne connaissait pas l’hébreu, on ne savait pas ce qu’on allait devenir, mais on était au moins sûr d’une chose : un voyage interminable touchait à sa fin.

Vous êtes considéré comme un historien de gauche très critique. Or, en vous écoutant aujourd’hui, on découvre un sioniste de la vieille école, un nationaliste israélien.

J’appartiens à la vieille gauche sioniste, prise dans son acception nationale et sociale. Certains de mes amis de par le monde risquent sans doute de le prendre mal, mais peu me chaut. Traverser la Seconde Guerre mondiale, assister à la création de l’Etat d’Israël et y immigrer dès l’âge de seize ans, cela ne peut s’expliquer que par la volonté ferme de vivre dans un Etat-nation juif. Il faut considérer ici deux dimensions. La première, c’est que je ne crois pas qu’il soit possible de défendre notre existence dans ce pays hors du cadre de l’Etat-nation. Là-dessus, je ne me fais aucune illusion. Si les Arabes pouvaient nous liquider, ils le feraient volontiers. (…) Le fait est que nous faisons face à une menace existentielle et que notre force est notre seule assurance-vie. J’ai beau être contre l’occupation et vouloir que les Palestiniens disposent de droits identiques aux miens, je sais pertinemment que j’ai besoin du cadre de l’Etat-nation juif pour me défendre.

Mais il y a une deuxième dimension. Je n’ai pas de religion qui puisse me donner une sécurité ou une certitude. Et le paradoxe, c’est qu’aujourd’hui, ce sont les courants religieux qui parlent le langage de la nation, sauf que je ne peux pas accepter un nationalisme qui ne reconnaît pas celui de l’autre, le nationalisme palestinien. L’autre paradoxe est que les laïques israéliens ont infiniment plus besoin de l’Etat-nation que les religieux. Si vous m’enlevez Israël, je ne suis plus rien, je suis nu. Israël n’est donc pas pour moi un fait acquis mais quelque chose qu’il faut sauvegarder et protéger. Or, ma vie m’a appris que les choses peuvent s’effondrer très vite, du jour au lendemain.

Israël ne s’est jamais aussi bien porté. Quel effondrement pouvez-vous donc imaginer ?

Pour moi, le sionisme n’était pas un mouvement colonial. Il n’avait pas pour but d’asservir une population ou de contrôler la route des Indes. Seulement, pour exercer le droit des Juifs à vivre libres et en sécurité, il recherchait un coin de terre pour se poser. Avec l’occupation de 1967, le danger est réel de voir le sionisme devenir a posteriori un mouvement colonial. Nous sommes dans une situation semi-coloniale dont nous ne parvenons pas à nous libérer.

Si nous n’avons pas le courage de nous retirer de larges parts de ce qui existe au-delà de la Ligne verte, nous courrons à notre perte. Nous serons forcés de choisir entre le colonialisme intégral et le binationalisme. Or, chacune de ces deux options ne signifie ni plus ni moins que la liquidation du sionisme. Un Etat colonial débouchera à terme sur une révolte terrible de la population occupée et un Etat binational ne résoudra rien et débouchera sur un bain de sang. Le temps nous est compté mais notre niveau de vie nous fait vivre dans l’illusion. Cela ne peut pas durer éternellement. Ma génération, celle de la première décennie israélienne, est en train de quitter la scène. Pour beaucoup d’entre nous, ce qui se passe est une tragédie. Mais pour moi, c’est la fin du monde. En tant qu’être humain, je veux assurer l’avenir de mes enfants et de mes petits-enfants. En tant que citoyen, je veux assurer l’avenir de la société dans laquelle je vis. Et, en tant qu’individu, je veux laisser une trace et m’assurer que, lorsque j’aurai quitté ce monde, mes filles et mes petites-filles vivront ici une vie normale. C’est tout ce que les gens de ma génération voulaient. Mais cette vie normale me semble de moins en moins assurée. Je suis hanté par

l’idée que ce qui existe aujourd’hui puisse s’effondrer demain.

(1) Nom de code donné à l’invasion de l’URSS par l’Allemagne hitlérienne.

(2) Opérations de rafles de Juifs en vue de leur regroupement et extermination.

(3) Aryanité : dans la Pologne sous la botte nazie, c’est par cette appellation aujourd’hui étonnante que l’on désignait ceux ou ce qui n’étaient pas juifs.

(4) Gentils : traduction habituelle de l’hébreu « Goyim », c’est-à-dire les « non-Juifs ».

Zeev Sternhell

L’historien israélien
du fascisme européen

A 73 ans, Zeev Sternhell figure depuis longtemps parmi les intellectuels israéliens qui comptent. Historien de gauche, ce spécialiste du fascisme européen milite dans le camp israélien de la paix, et cela non sans se mouiller, puisqu’il compte parmi les fondateurs du mouvement La Paix maintenant (« Shalom Archav »). Ce Juif polonais d’origine passé en France après la guerre, est arrivé en Israël en 1951. Il vient d’être gratifié pour ses travaux de sciences politiques du Prix Israël, la plus haute distinction israélienne officielle.

Le sionisme à l’origine d’Israël

Qu’est-ce donc que le sionisme (du nom de Sion, une colline de Jérusalem) ? Les définitions du sionisme sont légion.

Ses détracteurs n’y voient qu’un mouvement colonial comme un autre, qui a cherché à conquérir des terres pour les exploiter au détriment de la population indigène.

Les sionistes proposent une tout autre approche, basée sur l’aspiration des Juifs – ou au moins d’une partie d’entre eux – à l’émancipation politique.

Voici celle d’Elie Barnavi, historien israélien (1) : « Produit de la longue mémoire du peuple juif, le sionisme s’affirme comme la continuation et la conclusion logique de l’histoire de ce peuple ; il est en fait rupture d’avec la tradition, fuite en avant, défi et révolution. (…) Le sionisme sera, à peu d’exceptions près, un mouvement purement laïque, pour lequel la religion se réduit à un ensemble de symboles culturels, à une geste nationale. (…) C’est aussi l’expression de la désillusion émancipatrice, une réaction de déception, d’humiliations et de peur qui transforme mémoire historique et tradition nationale en mouvement politique. »

(1) Une histoire moderne d’Israël, chez Flammarion.

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