Du vélo sans les mains

Musique Jeff Bodart est décédé ce mardi

L’AMI Jeff ne s’est jamais remis de l’accident cardio-vasculaire dont il fut victime fin avril et qui l’avait plongé dans le coma.

Ma carcasse / A pris quelques coups bas / Beaucoup de beaux coups / Qui sait où elle me mènera ? / Où elle m’emportera ? » Cette carcasse qu’il a chantée dans son dernier album, qu’il a tant maltraitée et qui, malgré tout, était sa meilleure alliée dans cette vie de fou qu’il a menée, a rendu l’âme. Le ressort a lâché, mardi. Jeff Bodart n’avait que 43 ans.

Jeff ne s’en cachait pas : il avait la boisson joyeuse, festive. Jamais pathétique. Il aimait faire la fête jusqu’au bout de la nuit, jusqu’au petit matin, quitte à refaire le monde. Il brûlait la vie par les deux bouts, quitte à ce que cela devienne, inconsciemment, un suicide déguisé. Jeff était dans la vie comme sur scène : il ne tenait pas en place, nourri d’une énergie folle et généreuse.

Ainsi était son amitié, à la fois fidèle et désintéressée. Jamais il ne vous demandait quoi que ce soit, répondant par ailleurs à toutes nos sollicitations, le cœur sur la main. Ça, c’était Jeff.

Il nous faudrait plusieurs pages pour conter les anecdotes où cette amitié, cette complicité, cette générosité n’ont jamais été prises en défaut. Depuis notre première rencontre, au milieu des années 80, au Falstaff de Bruxelles, pour nous parler de ce premier album à venir des Gangsters d’Amour, on ne s’est plus quitté.

« Les Gangsters ne mentent jamais », telle était sa devise, accompagnée du slogan « Nous avons décidé de conquérir votre cœur, la lutte sera chaude et sans merci, pas de quartier, pas de prisonnier. Tora ! Tora ! » « Panne de secteur », « Coûte que coûte », « SOS Barracuda », « Baron rouge », « Du vélo sans les mains »… Que des perles !

Combien de fois, dès 1984, ne l’avons-nous pas vu sur scène, du Théâtre 140 aux Francofolies de Montréal en 1998, le jour de l’exclusion des Diables Rouges du Mundial. Le concert n’en fut que meilleur, avec l’énergie du désespoir. Du Bota à Spa, en passant par la Cigale à Paris, en première partie de Miossec. Le chapeau a remplacé la casquette, mais la lueur franche dans ses yeux n’a jamais changé. Cette voix, ce sourire… On n’oubliera jamais Jeff.

On se souviendra à jamais de cette journée passée à Göteborg avec Adrien Joveneau, pour un jeu radiophonique en forme de chasse au trésor. Les fous rires, les crevettes décortiquées en bord de marina et la traditionnelle tournée des bars tard dans la nuit.

On n’est pas près d’oublier cette étape du « Beau Vélo de Ravel » où, côte à côte, on n’a cessé de parler, et lui de prouver que son sacré coup de pédale n’était pas légendaire. Et puis, ces heures passées à Haacht, où il maquettait, et au studio Dame Blanche, qui le faisait vivre. Ou chez lui, quand il tenait à nous faire écouter ses nouvelles chansons.

Fidèle en amitié : même Salvatore Adamo n’a pas manqué de nous appeler pour s’enquérir de la santé de Jeff, lui qui, il n’y a pas si longtemps, est sorti indemne d’un accident vasculaire.

Jeff, personne n’achetait ses disques, mais tout le monde l’aimait. C’est résumer durement, mais lucidement, une carrière pourtant exemplaire. La presse française, quand elle l’a découvert, a vu en lui « un jeune Trenet à la belge ». Kent, de Starshooter, Jacques Duvall, Miossec, Benoît Poelvoorde, Karin Clercq, tous étaient ses amis, mais aussi ses admirateurs.

Jeff était unique, bourré de talent. Avec les Gangsters, d’abord, de 1982 à 1992. En solo, ensuite, avec des disques auxquels l’avenir, certainement, rendra justice, quand le public pourra les réévaluer à leur juste valeur. Réécoutez-les tous : pas un n’est bâclé, tous vibrent de cette foi en la vie. C’est vrai que plus d’une fois, on a eu l’impression de prêcher dans le désert.

Sans doute que Jeff, trop facilement, trop gentiment, trop souvent, acceptait de se produire sur des scènes gratuites. Sans doute que cela n’incitait pas les gens qui l’aimaient à payer pour aller le voir ensuite en salle. Que d’injustice !

Restent des chansons qui aujourd’hui résonnent tout autrement dans notre tête : « Une histoire universelle », « Tout le monde m’aime sauf moi », « Ça ne me suffit plus », « La vie la mort », « J’y survivrai », « Boire boire boire », « Ma vie est une balançoire », « Et parfois c’est comme ça », « Ma carcasse »… Autant de chansons qui lui survivront.

Nous ne t’oublierons jamais, Jeff. De même que nous pensons aujourd’hui à ta famille et à tes proches en deuil. Notre chagrin vous accompagne. Allez, salut Jeff, et merci pour tout !

COLJON,THIERRY
LE PORTFOLIO : Jeff Bodart
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