Ecran noir sur Sydney Pollack

Cinéma Atteint d’un cancer, le cinéaste américain est mort lundi à l’âge de 73 ans
Oscarisé pour « Out of Africa », en 1986, il était un magnifique raconteur d’histoires depuis 45 ans.

Pessimiste actif et mélancolique joyeux. C’est ainsi que le réalisateur-producteur-acteur Sydney Pollack se définissait. Nous, on voyait en lui un prince de la narration, un maître-artisan d’Hollywood, un grand monsieur du 7e art américain n’ayant jamais oublié que son seul vrai patron était le public. Entouré de sa famille, il s’est éteint lundi, à 73 ans, dans sa maison de Pacific Palisades à Los Angeles, succombant à un cancer diagnostiqué il y a neuf mois.

« Sydney rendait le monde un peu meilleur, les films un peu meilleurs et même le dîner un peu meilleur », a déclaré l’acteur-réalisateur George Clooney qui avait joué récemment avec lui dans Michael Clayton, également coproduit par Pollack.

En près de 45 ans de carrière, cet artiste prolifique, fils d’immigrés russes de la première génération, né à Lafayette (Indiana) en juillet 1934, avait fait siens ces quelques vers de T.S. Eliot : « Mon commencement recèle ma fin… Temps présent et temps passé peut-être sont tous deux présents en temps futur, et temps futur est contenu en temps passé », ayant le sentiment que l’homme ne cesse, à travers ses tâtonnements, de décrire son propre cercle pour tenter de rejoindre la vérité de son être intime.

Quand il se lançait dans un nouveau projet, qu’il soit cinématographique, télévisuel ou théâtral, il s’exclamait avec jubilation : « Je suis en train d’accomplir mon cercle. » D’ailleurs, son dernier film, un documentaire sur son ami l’architecte Frank Gehry, à qui l’on doit notamment le musée Guggenheim de Bilbao, est le passionnant portrait d’un rêveur qui donne envie de changer les droites en courbes.

Convaincu que les films brillants mais ennuyeux sont inutiles, Pollack disait : « Le seul moyen que j’aie de pouvoir faire un film est de croire que si moi je ris, vous allez rire, que si moi je pleure, vous allez pleurer. Je me trompe souvent, mais c’est mon seul critère ! ». Sa filmographie, qui court de 1965 (The slender thread – Trente minutes de sursis) à 2005 (Esquisses de Frank Gehry), est d’ailleurs jalonnée de quelques classiques de l’histoire récente du cinéma dont On achève bien les chevaux, Jeremiah Johnson, Out of Africa, Les trois jours du Condor, Le cavalier électrique, Tootsie et La firme.

Thrillers politiques, westerns, comédies ou drames romantiques, Sydney Pollack, très inspiré dans les années 70 et 80, a touché à tous les genres, y défendant les libertés humaines face à la nature, aux médias, aux institutions, leitmotiv de son œuvre. Tous ses films abordent le comment rester une individualité dans la foule. Nommé pour l’Oscar du meilleur réalisateur dès 1970 pour On achève bien les chevaux, en 1982 pour Tootsie, il décrochera sept statuettes dont celles de meilleur réalisateur et meilleur film en 1986 pour Out of Africa, d’après l’œuvre de Karen Blixen.

Les années 90 seront davantage celle de son retour à sa formation initiale d’acteur. On le voit notamment chez Woody Allen (Maris et femmes), Robert Altman (The player) et Stanley Kubrick (Eyes wide shut). Plus récemment, on l’a vu dans un épisode des Soprano ou dans son propre rôle dans Fauteuils d’orchestre, de Danièle Thompson. On l’attend dans la peau du père de Patrick Dempsey dans la comédie romantique Le témoin amoureux, qui sort le 18 juin.

Tombé amoureux du théâtre au lycée, Sydney Pollack avait renoncé à l’université pour vivre sa passion à New York et faire l’Actors Studio. Après quelques rôles dans des pièces de Broadway dans les années 1950, il passe à la réalisation d’abord pour la télévision. En 1962, il joue un film à petit budget, War Hunt (La guerre est aussi une chasse), avec comme partenaire Robert Redford. Ce dernier deviendra son « acteur-je », tournant dans sept de ses films (Propriété interdite, Jeremiah Johnson, Nos plus Belles années, Les Trois jours du Condor, Le cavalier électrique, Out of Africa et Havana).

Dans l’ouvrage que Michèle Léon consacra au cinéaste au début des années 90, Redford, dérogeant à sa règle de ne jamais parler publiquement de son amitié avec Pollack, confie : « C’est avec Sydney que j’ai eu quelques-unes de mes meilleures parties de rire. (…) Nous nous connaissons, et sommes amis depuis près de trente ans. et je l’ai vu dans toutes sortes de situations. Je pense que fondamentalement, il n’a pas changé du tout. Il est devenu une version affinée de ce qu’il était. (…) J’aime travailler pour lui en tant qu’acteur. J’aime qu’il me dirige. (…) Son esprit est capable d’appréhender plusieurs choses qui se produisent simultanément et de fonctionner sur toutes à la fois. Il a des capacités fantastiques à cet égard. Ce qui signifie que je peux être un acteur complet. Je peux prendre des risques, faire des choses que j’aurais pu ne pas faire si j’avais eu à me protéger. »

Effectivement, les comédiens l’adorent car il leur donne aussi des rôles en or. Les meilleurs d’Hollywood défilent donc devant sa caméra : notamment Robert Mitchum dans Yakuza, Sally Field et Paul Newman dans Absence de Malice, Dustin Hoffman et Jessica Lange dans Tootsie, Tom Cruise dans La Firme ou Sean Penn et Nicole Kidman dans L’Interprète.

Ayant connu le succès comme les bides, l’homme s’était aussi lancé dans la production de films indépendants, avec le défunt réalisateur Anthony Minghella. Via sa société fondée en 1985, il avait entre autre financé Présumé innocent, de Pakula, et Raison et sentiments, d’Ang Lee, ou dernièrement Jeux de dupes, de George Clooney.

Il disait : « Une salle de cinéma n’est pas une école »

Lors de la présentation de son documentaire sur le célèbre architecte et ami Frank Gehry, au Festival de Deauville en 2006, nous avions eu le plaisir d’un tête-à-tête avec Sydney Pollack. Extraits de cet entretien.

Sur ses films. « Chaque fois que je raconte une histoire, j’attrape l’air du temps. Je mets des sensations. Et les sensations sont souvent des idées ! Donc, si on fait des films, on fait réfléchir le public. Mais si un réalisateur songe que son rôle est de devenir le prof du public, il se cassera la figure et ennuiera à mort ! Une salle de cinéma n’est pas une école. Si mes films ont un message, celui-ci tient dans la difficulté des relations humaines. Vaste sujet ! Qui va du romantisme lyrique au thriller politique au comique. Je ne suis pas honteux d’avoir réalisé plus de love story que de films pour penser… »

Sur lui, en tant qu’acteur. « Qu’ai-je appris en travaillant avec Kubrick, Woody Allen, Altman ou Danielle Thompson, en faisant l’acteur pour eux ? On me le demande souvent… Oui, j’apprends énormément. Mais… c’est comme la vie, dont on ne peut définir le pourquoi de son déroulement. J’ai appris. Quoi ? Je ne sais pas. Mais c’est là. La connaissance engrangée sortira dans mon travail au moment voulu. »

Sur lui, comme producteur. « Produire est plus impersonnel que réaliser. Je peux produire des trucs que je n’aurais pas eu envie de diriger. Un “ film à moi” peut m’habiter des années ; une production se règle en quelques mois. Quand je suis producteur, je pense seulement : “ Wouah, j’ai envie de voir ce film !” Parfois, les films produits m’importent plus : souvent, alors, je travaille quasiment sans salaire. »

Sur l’industrie du cinéma. « La bonne nouvelle, c’est que les technologies récentes permettent d’affiner l’art cinématographique. Tout le monde peut faire un film avec une caméra digitale. De cette liberté sortiront deux ou trois grands. On peut tourner pour 400 dollars : c’est magique ! D’un autre côté, n’importe quel crétin peut se prétendre cinéaste… »

Filmographie

1965. The slender thread. Avec Sidney Poitier et Anne Bancroft.

1966. Propriété interdite. Avec Robert Redford et Natalie Wood.

1968. Les chasseurs de scalps. Avec Burt Lancaster et Shelley Winters.

1969. Un château en enfer. Avec Burt Lancaster. On achève bien les chevaux. Avec Jane Fonda.

1972. Jeremiah Johnson. Avec Robert Redford.

1973. Nos plus belles années. Avec Robert Redford et Barbara Streisand.

1975. The Yakuza. Avec

Robert Mitchum. Les trois jours du condor. Avec

Robert Redford et Faye Dunaway.

1977. Bobby Deerfield. Avec Al Pacino.

1979. Le cavalier électrique. Avec Robert Redford et Jane Fonda.

1981. Absence de malice. Avec Paul Newman et Sally Field.

1982. Tootsie. Avec Dustin Hoffman et Jessica Lange.

1985. Out of Africa. Avec Robert Redford et Meryl Streep.

1990. Havana. Avec Robert Redford et Lena Olin.

1993. La firme. Avec Tom Cruise et Gene Hackman.

1995. Sabrina. Avec Harrison Ford et Julia Ormond.

1999. L’ombre d’un soupçon. Avec Harrison Ford et Kristin Scott-Thomas.

2005. L’interprète. Avec Sean Penn et Nicole Kidman.

2005. Esquisses de Frank Gehry.

BRADFER,FABIENNE
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