Un intellectuel à la tête des Farc

Colombie Alfonso Cano succède à Marulanda
LE NOUVEAU leader de la guérilla pourrait être tenté par la négociation. Si l’armée lui en laisse le temps…

De notre correspondante à Bogotá

Ses lunettes épaisses et sa barbe fournie étaient depuis longtemps devenues un symbole en Colombie. Celui d’une nouvelle génération de guérilleros qui irait loin… Bien avant d’être nommé par ses compagnons d’armes à la tête des Farc, il avait été propulsé chef du mouvement armé par une foule de « spécialistes », pressés d’enterrer le vieux Manuel Marulanda qu’ils croyaient mort ou retiré des affaires. Ils auront fini par avoir raison. Alfonso Cano est désormais le dirigeant de quelque 10.000 combattants, disposés à lutter contre le pouvoir en Colombie.

De lui, tous ont écrit qu’il était l’idéologue des Farc, un pur et dur du marxisme orthodoxe. Guillermo Saenz Vargas de son vrai nom, né il y a 52 ans, 4e de 7 enfants, au sein d’une famille aisée de Bogotá, est surtout l’intellectuel, le « bourgeois » du groupe armé. À la différence de son prédécesseur, un petit paysan qui avait quitté l’école à l’âge de 13 ans, ce fils d’une professeure et d’un agronome a grandi dans la capitale, dans le quartier chic du Chapinero, passé le bac, puis suivi des études d’anthropologie, restées inachevées, dans la très prestigieuse et gauchiste Université Nationale.

L’époque, 1968, est propice à la rébellion : à rebours d’un père catholique et plutôt conservateur, il se forme dans les manifestations étudiantes, poursuit dans les Jeunesses communistes, puis entre au PC. En Colombie, le parcours n’est pas anodin. Dans ces années-là, la persécution fait rage contre les militants de gauche. Cano fait de la prison à plusieurs reprises. Il sait que, comme certains de ses amis, il peut finir torturé, achevé d’une balle dans la tête, son corps jeté par-dessus un pont. Le parti communiste, qui s’en inquiète, lui propose l’exil pour parachever sa formation en URSS. Il préfère prendre le maquis en Colombie, au début des années 1980. Sa décision allait presque de soi : toute une génération de jeunes communistes, décimés par la guerre froide, en Amérique latine choisit alors d’empoigner les armes, et tuer pour défendre ses idées, plutôt que se faire tuer. Certains en sont depuis revenus. Lui pas.

Dès son entrée dans les Farc, l’étudiant brillant, passionné d’histoire, est dans les confidences des deux grands fondateurs du groupe armé : Jacobo Arenas, le chef du parti communiste passé dans la clandestinité, mort en 1990, et Manuel Marulanda. Il prend rapidement du galon : en 1991 et 1992, il sert de négociateur dans des pourparlers avec le pouvoir, menés depuis l’étranger. Il dirige depuis sa création en 2000 le mouvement bolivarien, considéré comme le bras politique clandestin des Farc.

Signes de lassitude

Mais l’homme est loin d’être aussi aimé et admiré que son prédécesseur par la troupe, qui lui aurait sans doute préféré un chef moins intello et plus militaire. Un dirigeant plus proche de la terre que des universités, où très peu ont mis les pieds avant d’enfiler les bottes de la guérilla. Certains se souviennent aussi sans doute de lui comme du juge implacable, condamné par contumace au début de cette année par la justice colombienne pour avoir fait fusiller 40 combattants des Farc pour indiscipline.

Le gouvernement colombien compte sur ces points faibles pour gagner la guerre contre les Farc : Cano n’a ni l’aura ni le charisme du « Vieux ». Prendrait-il en revanche, malgré son inflexibilité apparente, la décision de mener le mouvement vers des pourparlers avec le pouvoir ? Le reste de sa famille a choisi depuis longtemps la voix de la politique et de la paix, plutôt que celle de la guerre. Un de ses frères, longtemps poussé à l’exil pour éviter la persécution, milite aujourd’hui pour les droits de l’homme et la libération des otages. C’est l’un d’eux qui, en février 2006, avait organisé à Bogotá la première grande manifestation de soutien à Ingrid Betancourt.

Le frère guérillero aurait montré récemment des signes de lassitude. « Nous sommes depuis trop longtemps dans les montagnes sans rien obtenir », aurait-il dit lors d’une conversation interceptée par les services secrets colombiens. A défaut de devenir une grande figure de la guerre, Alfonso Cano pourrait être l’homme des négociations, si l’armée qui tente de le localiser depuis des mois dans les montagnes ne bombarde pas son camp avant.

RENAUDAT,CHRISTINE
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