La couture est en noir

Mode Pluie d’hommages rendus à Yves Saint Laurent
Le couturier français, 71 ans, est décédé dimanche soir. Le monde de la mode arbore sa couleur fétiche.

Yves Saint Laurent souffrait d’une tumeur au cerveau et était malade depuis un an », a dit Pierre Bergé, cofondateur de la griffe depuis 1961 et ami du couturier. Les obsèques auront lieu jeudi à l’église Saint-Roch à Paris.

Les cendres du couturier seront conservées dans une sépulture dans les jardins de Majorelle, à Marrakech, qui bordent une propriété appartenant aux deux hommes.

Les réactions à la disparition de ce dinosaure de la couture n’ont pas tardé. Pour Christian Lacroix, il représentait « un choc de modernité » et ses créations avaient « l’évidence des chefs-d’œuvre ». Saint Laurent a été « l’un des rares à avoir atteint la perfection avec tout ce qu’il touchait », a estimé la créatrice britannique Vivienne Westwood.

En Italie, Valentino a salué un ami, « un grand artiste, dont les dessins, les écrits et le tourment ont témoigné d’une fragilité qui l’a emporté prématurément ».

Il était, pour Giorgio Armani, « le plus grand styliste de notre époque » dont les designers Dolce et Gabbana avouent s’être « inspirés tant de fois ».

« Il était mon idole, un modèle à suivre, à la fois pour sa créativité et ses vêtements, mais aussi pour sa propre élégance personnelle », a déclaré le couturier français Jean Paul Gaultier.

Il y a quelques années, Catherine Deneuve expliquait qu’« Yves Saint Laurent crée pour les femmes qui mènent une double vie. Pendant la journée, ses vêtements permettent d’aller partout sans attirer l’attention. Le soir, ils nous aident à paraître séduisantes. »

Saint Laurent brillait pour nous

Cent quatre-vingt-trois centimètres de spleen. L’un des plus grands couturiers du monde vient enfin de trouver le repos.

Il y a des gens qui sont des charnières. Sans eux, rien ne s’ouvre, rien ne bouge. Yves Saint Laurent, avec son physique de premier de classe, était de cette trempe.

Premier en tout. A 21 ans : le plus jeune couturier du monde. Ensuite, le premier à ouvrir une boutique de prêt-à-porter (Rive gauche, à Paris). Le premier à puiser l’inspiration dans les tableaux de maîtres (Mondrian en 1965, Picasso en 1979, Matisse en 1981, Van Gogh en 1988). Le premier à oser habiller les femmes de transparence (1966). Le premier à donner la mode en spectacle (collection Opéra Ballets russes, 1976). Le premier couturier à entrer de son vivant au musée (Metropolitan Museum, New York, en 1983). Et, quand même, le tout premier à avoir fait défiler des mannequins à la peau noire.

YSL, c’est une légende. De tout ce qu’il a dit, on peut écrire trois bouquins (lire ci-contre). Et de tout ce qu’on a dit de lui, trois autres. On raconte que dans son musée parisien, ses robes reposent dans des coffres-forts. Que lorsqu’il descendait à l’hôtel, c’était toujours sous le même nom : Monsieur Swann, par amour pour Proust. Que ses vestes inspirées des Iris et des Tournesols de Van Gogh, par leurs extraordinaires broderies, sont les habits les plus chers du monde. Que la campagne pour le parfum Opium reste la plus censurée de toute l’histoire de la pub…

YSL, c’est un martyre. Il disait : « J’ai toujours voulu me mettre au service des femmes. Servir leur corps, leurs gestes, leurs attitudes, leurs vies ». Il fuyait la surcharge et la fantaisie qui nuisent « à l’état de grâce tant recherché ». Un état de grâce frôlé, jamais atteint. « Yves a magistralement écrit l’une des plus belles pages du génie français, écrivait en 1996 Pierre Bergé, son complice en affaires et dans la vie privée. Ça devrait le rendre heureux. Mais le croire serait ignorer que la création célèbre toujours les noces du talent et de la souffrance ».

Drogues, dépressions, tranquillisants… Saint Laurent le fragile a payé toute sa vie les excès du Paris des années 70, qu’Alicia Drake, ex-journaliste de Vogue US, décrit bien dans son livre The Beautiful Fall. Enfant, en Algérie, dans les années 40, Yves Mathieu Saint Laurent a déjà un peu de mal avec les gens. Il se réfugie dans un monde imaginaire, solitaire. « Pour me préserver ». Malgré la gloire, les frasques et les succès (ou à cause d’eux), il reste un adolescent attardé. « L’adolescence, répète-t-il, est une composante essentielle de mon caractère. Je suis habité par mes 15 ans ».

YSL, enfin, c’est un génie. Qui vénérait Dior, Balenciaga, Schiaparelli et Coco Chanel – « Chanel forçait mon admiration. Je lui ai pris ce qu’il y avait dans son style de plus jeune et de plus féminin : la garçonne » – et qui ne voyait désormais « plus aucun géant à combattre »…

Christian Dior l’appelait « le dictateur de velours ». Pour l’écrivain japonais Mishima, il était « l’enfant aux nerfs d’acier ». Pour tous les autres, c’était « le petit prince de la couture ». Qui, il y a six ans, quand il commençait à en avoir « marre de faire des robes pour milliardaires blasées » et annonçait sa retraite, confiait dans un entretien exclusif au journal Le Monde un dernier message étonnant : « On peut espérer que cette histoire ne s’arrêtera pas là. Qui sait ? Mademoiselle Chanel a bien recommencé à 71 ans ». Coup du sort. Au même âge exactement, pour lui, la vie s’est arrêtée.

HUON,JULIE

LE PORTFOLIO : Yves Saint Laurent

Cette entrée a été publiée dans Culture, avec comme mot(s)-clef(s) , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.