Le Tour met Boonen au vert

Affaire Tom Boonen L’Anversois jugé indésirable à Brest

L’organisateur de la Grande Boucle, fidèle à sa charte éthique, a logiquement choisi d’exclure Tom Boonen.

SAINT-PAUL-EN-JAREZ

De notre envoyé spécial

La décision d’exclure Tom Boonen du prochain Tour de France entrait dans une certaine forme de logique et elle n’a pas réellement surpris, mercredi en début de soirée, au bout d’une longue journée quelque peu surréaliste ouverte à Wielsbeke par une conférence de presse rassurante pour les supporters de Quick Step et de Tom Boonen (voir par ailleurs) mais peu éclairante sur les faits majeurs, les inquiétudes immédiates.

« En annonçant qu’elle souhaitait un entretien avec nous, et donc sans prendre de décision, Quick Step nous refilait en quelque sorte la patate chaude », expliquait Jean-François Pescheux, le directeur des compétitions du Tour par téléphone, mercredi matin, alors qu’il effectuait des reconnaissances.

Tout au long d’une journée excessivement remplie par des contacts avec les mairies, conseils généraux et autres obligations inhérentes à l’approche d’une compétition de cette envergure, Christian Prudhomme a bien entendu géré l’affaire Boonen à distance. Et il a fini par entendre le coureur, son manager Patrick Lefevere et son directeur sportif Wilfried Peeters.

« Mon discours a été clair, explique le patron du Tour. Compte tenu du lien médiatique légitime entre l’incident dont il a été victime et responsable, et la proximité de notre épreuve, il était impossible que nous alignions Tom au Tour. Car son équipe Quick Step a signé, en même temps que les autres formations inscrites au Tour une charte éthique. Dans celle-ci, il est spécifié que nous ne tolérons aucune faiblesse par rapport à l’atteinte à l’image de notre épreuve. Tom Boonen est un grand champion, une icône, une idole, un coureur que j’ai appris à apprécier à travers le Tour du Qatar par exemple. Mais son statut de star, de champion au sommet ne l’immunise précisément pas par rapport aux dérapages. Il m’a avoué avec beaucoup d’humilité être sorti de la route. Cet aveu a pour moi beaucoup d’importance et reflète la sincérité et le désarroi du garçon. J’espère donc revoir Boonen en 2009 sur les routes du Tour, avec un état d’esprit différent, d’autres ambitions peut-être mais là, nous ne pouvions décemment pas faire une exception pour lui. »

On pouvait discuter toute la nuit à propos de la barrière entre la consommation de cocaïne à titre privé, et le dopage dans toute sa définition. On ne pouvait discuter longtemps du fil, illusoire et tellement fragile de l’éthique. Au départ de l’important contre-la-montre du Dauphiné Libéré à Saint-Paul-en-Jarez, les acteurs directs et indirects ne parlaient que de cela. Malheureusement.

« Il n’y a plus de course cycliste sans affaire, même quand cette affaire se déroule à mille bornes de là, se plaignait un des organisateurs, de mauvaise humeur en guettant le ciel maussade. Boonen a fait une connerie sur le plan privé, certes, à lui de la payer sur le plan professionnel. S’il va au Tour, ce sera l’enfer pour lui et son équipe, la pression des médias, les réactions des gens. Ce gars-là doit se soigner, il faut l’aider, il doit prendre un peu de recul par rapport à son sport avant de repartir du bon pied. »

Ce sentiment très humain était partagé par la plupart des suiveurs du Dauphiné, unanimes sur le charisme, la force, la gentillesse, le palmarès et… l’équilibre du champion mais aussi unanimes sur l’erreur grossière qu’il a commise. Les conséquences de son éviction du Tour au départ duquel il lorgnait vers la reconduction de son maillot vert ne sont pas minces. Pour Boonen et Quick Step, il s’agit d’une suspension bien plus effective qu’une sanction réelle, comme si le coureur avait été dopé. Pas de Suisse ni de Tour : son programme estival est perturbé. Les ambitions de son employeur sont revues à la baisse et, en terme de droit d’image, précisément, l’affaire n’est pas mince. Mais c’était sans doute le prix à payer à l’heure où le Tour s’est abstenu bien plus tôt de ne pas inviter l’équipe Astana, suite aux événements de 2007 (Vinokourov, Kaschechkin etc.)

« Je ne suis pourtant pas responsable des événements qui ont touché Astana en 2007 et c’est d’ailleurs pour cela que cette équipe m’a engagé, disait Johan Bruyneel. Mais nous n’en serons pourtant pas. Je n’ai pas envie de faire un parallèle avec l’affaire Boonen mais dès que j’ai appris le problème, j’imaginais aisément qu’il ne serait pas au Tour. »

La proximité entre le contrôle inopiné effectué par la Communauté flamande et le Tour de France a été fatale à Boonen. C’est mieux comme cela. Qu’aurait fait l’Anversois sur la Grande Boucle sinon éviter les médias, endosser une pression insupportable, celle-là même qui l’a peut-être conduit à la dérive dont il est la victime ?

Chacun s’incline devant le palmarès de l’individu, son aura et le reste mais personne, franchement, ne conteste la décision du Tour de France de laisser au repos un garçon qui doit se remettre en question.

Pour peut-être revenir plus fort.

« Dommage »

En réaction, l’équipe Quick Step s’est fendu d’un communiqué officiel : « L’équipe Quick Step a pris acte de la décision de la société ASO d’exclure Tom Boonen du Tour de France. Plusieurs conversations ont eu lieu avec les représentants d’ASO durant ces dernières 24 heures. L’équipe trouve dommage de n’avoir pu rencontrer les représentants d’ASO avant que la décision ne soit prise, vu que les résultats des contrôles opérés chez Boonen n’auront aucune conséquence d’un point de vue professionnel et sportif ».

Un comportement privé peut constituer une faute grave

Tom Boonen a subi un contrôle positif à la cocaïne en dehors de la compétition. Il s’agit donc de faits relevant strictement de sa vie privée, et non professionnelle.

De tels faits peuvent-ils pour autant, donner lieu à un licenciement pour motif grave ? Oui, répond Emmanuel Ruchat, avocat au barreau de Bruxelles, spécialisé en droit du travail. Sans se prononcer sur le fond du dossier, l’avocat indique que l’employeur peut procéder à un licenciement pour faute grave « dès lors que les comportements de la vie privée se font ressentir sur la vie professionnelle. »

Le fait que la réputation d’une équipe sportive soit affectée par le comportement du salarié fait partie de ce que la jurisprudence considère comme des comportements privés ayant une influence sur la vie professionnelle. « En matière d’alcoolisme, par exemple, des jugements prennent en compte le désagrément pour les collègues dont l’alcoolisme est directement la cause, le manque d’efficacité qui résulte de l’alcoolisme, ou encore la réputation de la société. », dit Emmanuel Ruchat.

Lorsqu’un employeur licencie un salarié pour faute grave, ce dernier n’a droit à aucune indemnité, ni aucun délai de préavis.

Le matin, Quick Step rempilait pour 3 ans avec Boonen…

Il est 10h28 précises, mercredi matin, lorsque la direction de Quick Step, Patrick Lefevere et Tom Boonen entrent dans la salle fatalement trop petite où se dresse une forêt de caméras, de micros, de stylos. Le dernier vainqueur de Paris-Roubaix affiche un sourire narquois que l’on pourrait qualifier d’arrogant. Il n’en est rien, l’homme est tout simplement KO debout.

Mécaniquement, il lit une brève allocution : « Mon nom a figuré dans l’actualité ces derniers temps d’une manière négative. Je comprends que de cette manière j’ai fait du mal à ma famille, mes amis, mon équipe et mes supporters. Je souhaite m’en excuser explicitement. (…) Je ne sais que trop bien que je remplis une fonction d’exemple et que cette image a été écornée. J’admets que je suis parfois allé trop loin. (…) Mais je ne suis pas parfait. J’accepterai les conséquences. (…) Je vais prendre un peu de repos ces prochains jours pour me remettre de mes émotions. Heureusement, je peux compter sur le soutien de mes proches. Je sais que je peux compter sur la confiance de l’équipe (…). J’espère aussi que mes supporters feront preuve de compréhension. Je les assure que je reviendrai et qu’ils pourront bientôt de nouveau compter sur mon engagement sans réserve. »

A partir de là, on n’entendra plus le champion. Ce sont Patrick Lefevere (beaucoup) et Frans De Cock (un peu), le patron de Quick Step, qui répondront aux questions. Pendant une bonne demi-heure, le champion du monde 2005 vit l’inconfortable exercice, prostré sur sa chaise, d’être l’objet de toutes les attentions sans piper mot. « Tom va prendre du repos, explique Patric Lefevere. Il n’a pas eu une minute au calme depuis lundi, il faut qu’il se refasse une santé morale, la course peut attendre… »

Avant cela, les patrons du champion auront fait bien davantage que de lui apporter un peu de réconfort moral : la société Quick Step annonce qu’elle rempile pour 3 ans, avec Tom Boonen… Belle conclusion à une période d’incertitude quant à la poursuite de l’implication de l’entreprise belge, et à l’avenir de sa figure de proue. Les derniers événements n’ont peut-être pas été perdus pour tout le monde…

« Les choses qui se sont passées ne sont pas justifiables, dit Lefevere. Je ne pardonne pas ce qu’il a fait. Mais nous devons nous souvenir de ce que Tom nous a apporté pendant 6 ans. Quand il gagne, nous sommes tous là pour nous réjouir. Nous ne pouvons le laisser tomber comme ça. »

Si le directeur sportif de l’équipe marquera encore après la conférence de presse officielle ses distances par rapport au comportement de son coureur fétiche – « Tom est une icône belge, enfin avant tout flamande, ainsi qu’un sportif qui gagne beaucoup plus que 25.000 euros par an ; il doit donc se comporter en conséquence » –, il ne manquera pas d’évoquer son prochain challenge qui consiste à faire accepter celui-ci au départ du Tour de France. « La situation n’est pas favorable car il y a toujours quelqu’un qui doit payer pour un autre. Sur foi de cette même convention, il a par exemple été décidé qu’Astana ne pouvait pas venir au Tour et Rabobank bien. Pour le moment, face à l’absence de véritable gouvernement pour notre sport, nous dépendons un peu de la bonne volonté des organisateurs. » Quelques heures plus tard, ceux du Tour écartaient Boonen…

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