C’était le Voltaire du Nil

Littérature Albert Cossery est décédé dimanche à 94 ans

L’écrivain égyptien de langue française est mort dans l’hôtel parisien où il vivait depuis soixante-trois ans.

Quelques jours avant son décès, cet homme magnifique faisait encore son tour habituel : cafés de Flore et des Deux Magots. C’est ce qu’on dit à l’hôtel La Louisiane, rue de Seine, à Paris, où il vivait depuis 63 ans. Albert Cossery est l’auteur de huit livres à la verve sarcastique et à l’humour imprégné de sagesse orientale, traduits en une quinzaine de langues, et qui rendent hommage aux petites gens et aux marginaux de son enfance cairote.

En décembre 2005, nous avions écrit, dans Le Soir : « Après Albert Cossery, il n’y a plus guère de place pour l’ambition, le travail, l’argent. Les fondements de notre époque sont ébranlés à jamais. À condition de lire l’écrivain égyptien né au Caire en 1913 ; son œuvre était jusqu’à présent partagée par un petit nombre de lecteurs – mais fidèles, qui ont transmis ses livres comme des biens précieux. À condition, aussi, d’être touché par la grâce de ses Fainéants dans la vallée fertile, de ses Mendiants et orgueilleux, de ses Hommes oubliés de Dieu. Il faudrait avoir un cœur de pierre pour n’être pas ému par ces textes. »

« Je pense en arabe »

Son œuvre fait l’éloge du dénuement, de la paresse et des femmes. Et comme ses personnages, Albert Cossery avait choisi de ne rien posséder : il vivait depuis 1945 dans la même chambre d’hôtel. On croisait, ces dernières années, ce dandy nonchalant, impeccablement habillé, le regard acéré sur tout ce qui l’entourait, le corps devenu aussi léger qu’une plume. Il aura fait preuve, sa vie durant, d’une forme de paresse, d’hédonisme, de simplicité et d’une absence d’illusions politiques.

En 1998, un cancer de la gorge l’avait privé de ses cordes vocables, le rendant presque aphone.

Né le 3 novembre 1913 au Caire, il avait une mère illettrée et un père qui, disait-il, « lisait les journaux ». Dans Le Caire des années 20 et 30, la bourgeoisie parle français, il découvre Balzac et les classiques tout gamin. Tous ses livres sont écrits en français. « J’aime cette langue, a-t-il souvent dit, mais je suis et reste un Égyptien de culture et de langue françaises, avec un univers égyptien. C’est pour cela que mes livres ne font référence qu’à mon pays natal. Je pense en arabe. »

En 1945, il débarque à Paris, connaît la vie de bohème, fréquente Camus, Genet, Gréco, Giacometti, Vian, Mouloudji, s’installe à La Louisiane. Il ne possède que des vêtements : « Pour attester ma présence sur terre, je n’ai pas besoin d’une belle voiture. » Cette veine sarcastique le faisait surnommer le Voltaire du Nil.

Ses œuvres complètes ont été éditées par Joëlle Losfeld. À leur sortie, nous écrivions : « Albert Cossery se place résolument du côté des faibles, des pauvres. Sachant que, de toute manière, leur inébranlable patience finira par avoir raison de tous les obstacles. Pas de révolte. Mais pas de soumission non plus. Un chemin étroit vers le bonheur immédiat – et, pour demain, on verra bien. Ses livres grouillent de personnages qui forment une immense famille haute en couleur, et où on crie parfois. Mais cela fait des quantités d’histoires à raconter, qui se répandent dans les rues comme autant de bonnes affaires. Puisque les affaires, on l’aura compris, ne sont pas ce qui le préoccupe. Mais bien la magie d’instants partagés, dans le foisonnement d’une humanité réconciliée avec ses véritables besoins. »

AFP,VANTROYEN,JEAN-CLAUDE,MAURY,PIERRE
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