Fortis, le krach

Le bancassureur voulait rassurer sur sa solvabilité.
Désorienté, le marché a flingué le titre : – 18,89 % !

La journée du jeudi 26 juin 2008 restera dans les annales de la Bourse belge et d’une de ses « valeurs sûres », Fortis. Un véritable cauchemar, que l’on résume aisément en quelques chiffres qui donnent le tournis. Lors de la séance de jeudi, la capitalisation boursière de Fortis a perdu 172.026 euros chaque seconde, 10,3 millions chaque minute et 620 millions par heure.

Et au bout du compte ? Un plongeon hallucinant de 5,3 milliards, soit – 18,89 %.

Que s’est-il passé ?

Le contexte boursier est très mauvais, ce qui s’est soldé, jeudi à nouveau, par des pertes substantielles sur tous les marchés européens. Le BEL 20 a perdu 4,64 %. Dans l’histoire de l’indice, cette chute arrive en sixième position des dégelées les plus mémorables. La faute à Fortis, et aussi à Dexia, qui a perdu 10,14 % sur la même séance.

Mais si Fortis a plongé à ce point, c’est paradoxalement pour avoir voulu rassurer sur son état de santé financier. Le bancassureur a annoncé une batterie de mesures, dont certaines sont en contradiction avec des annonces précédentes. Exemple : le groupe a lancé et bouclé jeudi une augmentation de capital de 1,5 milliard, alors qu’il avait annoncé que celle, de 13 milliards, qui avait permis de financer le rachat d’ABN Amro, serait la dernière.

Conséquence : le marché s’est retrouvé totalement désorienté par ces annonces et il a littéralement lynché le titre.

Rien ne va plus pour Fortis
Bancassurance L’action a perdu plus de 18 % en une seule séance

Le groupe a voulu rassurer sur sa solvabilité. Le marché a lynché le titre, d’où la 6e plus forte baisse du BEL 20.

La vie est une courbe », dit la pub dont Fortis vient de placarder la Belgique. « Avec ses hauts et ses bas », poursuit l’affiche de la banque. Non sans ironie, le marché vient de donner une illustration magistrale du nouveau slogan, très philosophe de la banque : l’action du premier groupe financier du pays a été littéralement lynchée par les investisseurs.

Au décompte final, Fortis accusait un recul de 18,89 %, du jamais vu, dans un volume exceptionnellement élevé de plus de… 20 millions de titres échangés (quand la moyenne est inférieure à 5 millions d’actions négociées). Cours final : 10,14 euros. En huit heures, la valeur a perdu 5 milliards d’euros (à moins de 23 milliards) en même temps que son titre de première capitalisation bancaire de la bourse de Bruxelles, détrônée par KBC et ses 26 milliards.

Le contexte boursier, globalement exécrable ce jeudi, n’a pas aidé le titre vedette de Bruxelles. Ce sont en fait toutes les places qui ont dégusté, lâchant toutes entre 2,5 et 3 % des deux côtés de l’Atlantique d’ailleurs, toujours agitées par le secteur financier et l’(énième) envolée du pétrole qui ont soufflé sur les braises. Fortis a peut-être été massacrée, mais elle n’est pas la seule valeur à avoir souffert.

A Bruxelles, Dexia était emportée par le même courant vendeur et plongeait de 10,14 %. A ce point plombé par ses mentors, l’indice BEL 20 dévissait au final de 4,64 %. La sixième plus forte dégelée qu’il ait jamais connue.

1Qu’est-ce qui a provoqué le saut dans le vide de Fortis ? C’est l’annonce d’une batterie de mesures visant à renforcer le bulletin de santé financier du groupe qui a tout déclenché.

Que va faire Fortis ? Une foule de choses. D’abord, le groupe a lancé jeudi et bouclé rondement une augmentation de capital de 1,5 milliard d’euros, plaçant ses nouvelles actions au prix de 10 euros auprès d’investisseurs institutionnels.

Ensuite, le bancassureur a décidé de ne pas payer cette année de dividende intermédiaire (au moyen duquel Fortis tentait de fidéliser ses actionnaires), ce qui lui permet de garder 1,3 milliard en caisse, et a annoncé dans la foulée que le dividende qu’il versera au terme de l’année, pourrait être payé en actions (et non en cash), ce qui à nouveau permettrait à Fortis de ne rien décaisser et imposerait à ses actionnaires une nouvelle dilution de la valeur de leurs titres. Ce faisant, la direction du groupe belgo-néerlandais se dédit sur toute la ligne puisque, jusqu’à il y a peu, elle avait juré ses grands dieux qu’elle ne toucherait pas à sa politique de dividende et qu’elle n’aurait plus recours à des augmentations de capital après celle, pour plus de 13 milliards, obtenue l’été dernier pour financer le gros du rachat (pour 24 milliards) d’un tiers du néerlandais ABN Amro.

Enfin, l’entreprise a aussi aligné une kyrielle de mesures complétant ce qu’elle appelle « son plan de stabilité » : émission d’autres instruments financiers, annoncés comme « non dilutifs » cette fois, pour 2 milliards d’euros, cessions d’actifs jugés désormais « non stratégiques » pour 2 autres milliards, titrisation d’actifs et autres opérations de cession-bail sur le portefeuille immobilier pour 1,5 milliard d’euros. Si tout va bien (… !), ce sont au total 8 milliards qui, par la porte ou par la fenêtre, doivent venir gonfler les fonds propres de Fortis.

2Pourquoi ces annonces ? L’objectif des dirigeants de la banque était pourtant de rassurer une fois pour toutes les marchés, obnubilés désormais par la solvabilité des banques. Jean-Paul Votron, président du comité exécutif, nous explique son choix comme celui de la méthode forte : « Ce qui compte pour nous, c’est la qualité et la vitesse de l’intégration d’ABN Amro. Nous ne voulons pas être désorientés par des marchés qui doutent de nous et de la robustesse de nos capitaux. Voilà pourquoi nous prenons ces mesures, fortes mais prudentes. Nous aurions très bien pu ne pas les prendre mais voilà : à contexte exceptionnel, mesures exceptionnelles. La détérioration de l’environnement économique s’accélère et les marchés les marchés sont focalisés sur la solvabilité des banques. Nous avons voulu rassurer tout le monde, c’est de la saine gestion. »

3Et maintenant : quels sont les risques financier et économique ? Le plongeon boursier de Fortis est impressionnant. En quelques heures, la valeur boursière du groupe a perdu un bon 5 milliards d’euros. Cela préfigure-t-il la chute du groupe ? Non.

Lors de la crise boursière du début des années 2000, le titre Fortis a un moment valu moins de 8 euros. Cela n’a pas empêché ensuite le groupe d’afficher une santé florissante…

Mais les difficultés actuelles auront des répercussions. D’une part sur un bon nombre d’épargnants du pays, pour qui Fortis était la valeur de fonds de portefeuille par excellence, et qui tablaient aussi sur le paiement d’un dividende en liquide chaque année.

Ensuite sur le comportement de Fortis en tant qu’acteur économique : la principale banque du pays sera très prudente dans sa politique de crédit. Cela ne va pas favoriser le redémarrage de l’économie.

4Et quel est le risque social ? Lorsqu’une entreprise qui emploie 65.000 personnes (plus de 80.000 avec la reprise d’ABN Amro) est en difficulté, la question sociale est évidemment en jeu. Elle est d’autant plus chaude que le modèle de fonctionnement des banques est en question.

La crise financière actuelle a pointé une série d’excès. A l’avenir, les banques devraient se recentrer sur des métiers plus classiques (récolter l’argent des déposants, le replacer dans l’économie en jaugeant les risques), mais cela devrait aboutir aussi à une rentabilité moins forte que celle qu’elles avaient affichée ces dernières années. Et pour la sauvegarder, certains établissements ne vont pas hésiter à réduire leur personnel. Notamment aux Etats-Unis.

Sera-ce aussi le cas chez Fortis ? Retour à la nouvelle campagne publicitaire du groupe financier, faite de questions : « La vie est une courbe. Avec des hauts et des bas. A quoi ressemblera l’avenir ? Personne ne le sait. »

THOMAS,PIERRE-HENRI,GERARD,PAUL
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