« Imposer une langue, c’est une connerie »


Le visiteur du Soir Bartabas

Le patron de la compagnie équestre Zingaro commente l’actualité, de Vilvorde à Pékin, avec passion et sans concession.

Sa parole est libre et sa voix est forte, il s’appelle Bartabas. Sa passion, c’est la scène et les chevaux, il a cofondé, il y a près d’un quart de siècle, la compagnie équestre Zingaro. Jeudi matin, il a participé à notre réunion de rédaction – ou plutôt : il l’a animée, commentant, sans mâcher ses mots, l’actualité du jour. Laquelle était, encore une fois, linguistique. Imposer un examen linguistique aux candidats acquéreurs d’un logement, comme c’est le cas à Vilvorde ? « J’ai vécu plusieurs années en Espagne. J’étais évidemment obligé d’apprendre l’espagnol pour pouvoir communiquer. Je ne peux pas concevoir d’aller m’installer dans un pays sans en apprendre la langue. Mais en faire une obligation légale, avec un test à la clef, c’est une connerie. C’est discriminatoire. C’est un contrôle sur ta liberté. Il faut laisser les choses se faire d’elles-mêmes. Et puis, dans cette voie, quelle pourrait être la prochaine étape ? Va-t-on exiger une certaine taille ? Ou une certaine épaisseur du portefeuille ? » En tout cas, c’est clair : « si je m’installais à Vilvorde ou dans la périphérie flamande de Bruxelles, j’apprendrais le néerlandais. C’est normal. Mais me soumettre à un examen ? Non ! Jamais. Par principe ».

Bartabas connaît bien notre pays. Zingaro s’y produit depuis de nombreuses années. « Pendant longtemps, nous avons joué à Namur et à Anvers. Mais depuis quelques années, nous ne jouons plus à Anvers. Nous ne nous produisons plus qu’à Namur. Ce n’est pas un choix, cela s’est fait comme cela ; c’est lié aux gens avec qui nous travaillons en Belgique. » A-t-il constaté une différence entre la Flandre et la Wallonie ? « Vous voulez la vérité ?Eh bien, à Anvers, le spectacle, c’était très bien. Mais j’ai gardé un très mauvais souvenir de cette ville que je trouve belle. Pour notre spectacle, nous accueillions des musiciens berbères. J’avais l’habitude d’aller dans les bars où les musiciens jouaient généralement à l’œil. À Anvers, cela s’est mal passé. Car les gens étaient racistes. »

Au « village Zingaro » – la troupe, quand elle n’est pas en tournée, vit à Aubervilliers, dans un village de roulottes –, le multiculturalisme est un choix artistique : la troupe invite systématiquement des musiciens étrangers, tziganes, berbères, tibétains, indiens du Rajasthan… Et aussi un choix de vie. « Je ne suis pas très pro-américain mais j’ai été sidéré de voir qu’à New York – même si, je sais, New York, ce n’est pas l’Amérique profonde –, toutes les populations arrivent à vivre ensemble. Comme on dit, c’est la plus grande ville irlandaise, italienne etc. Tout ça se fait naturellement, sans peur, l’administration n’oblige pas les gens à parler anglais… Et ça marche. »

Bartabas, s’il précise qu’il n’est pas économiste, a tout de même son opinion sur notre système économique. Elle est carrée, comme on a pu s’en rendre compte lorsque la thématique de la baisse du pouvoir d’achat a été lancée par le chef du service Économie. « Dit vulgairement et vite fait : “Qui s’en fout plein les fouilles ?”… Ce n’est pas que les gens deviennent de plus en plus riches, mais il y a de plus en plus de gens très riches. Nuance. Et de plus, ils s’affichent face à ceux qui n’ont pas les moyens. Ce qui crée un problème psychologique réel. Notre système de consommation crée des frustrés, crée l’envie. Les gens aspirent à vivre d’une certaine manière mais n’y arrivent pas. À Zingaro, nous avons toujours des places à 10 euros pour les chômeurs – je dois être honnête, ce sont les plus mauvaises. Je ne suis pas économiste, mais il est clair qu’il y a un contraste entre la réalité des gens et celle des grandes entreprises. Le véritable enjeu va être, non pas l’iPod, mais le steak et l’orange ».

Révolutionnaire, Bartabas ? À sa façon. Zingaro ne fait pas de spectacle politique. « Mais nous avons montré qu’on peut monter un truc aussi gros que Zingaro sans faire de concessions, et sans entrer dans le système. Je ne voulais pas faire la révolution sur scène puis rentrer peinard dans mon appartement du XVIe. »

« Il faut demander des comptes au CIO »
florilège

Les J.O. et la présence des chefs d’Etat à Pékin. « Les médias, comme souvent, se trompent de cible. Le vrai scandale, c’est qu’il y a, au Comité Olympique, des mecs qui ne pensent qu’au pognon et qui, il y a plusieurs années déjà, ont attribué les Jeux à la Chine, avec des conditions qui étaient : les infrastructures, un effort sur l’environnement et les droits de l’Homme. Et cette clause-là n’a absolument pas été respectée. Et il aurait fallu dire :“Non, vous n’avez pas rempli votre charte”, c’était à eux, au Comité, de prendre leurs responsabilités. Pas à chaque chef d’État aujourd’hui. Si un stade menaçait de s’effondrer, tout le monde se tournerait vers le CIO, tout le monde s’affolerait. Mais s’agissant des droits de l’homme, personne n’a demandé des comptes au CIO. Cela dit, je n’arrive pas à bien comprendre l’attitude de la Chine aujourd’hui. Il lui aurait été facile de dire “Tiens, on va rencontrer le dalaï-lama” et d’endormir tout le monde en faisant… quasi rien, mais elle ne le fait pas. Pourquoi ? Parce que, vu de l’intérieur du pays, ils ne peuvent pas. Ce serait très mal perçu. Comme un aveu de faiblesse. Non, ce qu’il aurait fallu, c’est que toute l’Europe boycotte les Jeux et n’y envoie pas ses sportifs. Mais est-elle capable de parler d’une seule voix ? ».

Le concert à Londres en l’honneur de Nelson Mandela. « C’est un tout grand personnage mais attention, les grands personnages occultent parfois les problèmes de leur pays. L’Europe pousse l’Afrique à organiser des élections. Mais cela peut être dangereux. Ou pas adapté. Cette envie d’appliquer un système très vite à tout le monde, c’est risqué. Parce que la démocratie, c’est quoi ? La loi du plus grand nombre. Après les élections, il se passera quoi, en Afrique ? Le plus grand nombre massacrera les autres. Il faut connaître la culture et l’évolution des civilisations, savoir sur quoi elles reposent. »

Le coût de la vie. L’Euro de foot. « Le côté tragique des grandes compétitions m’amuse. Même s’il est ridicule et indécent de donner un tel salaire à des mecs en short qui tapent dans un ballon. Personnellement, j’aurais bien aimé voir une finale Russie-Turquie parce que là, quand il s’agit de sport, OK, ces deux pays sont européens. Moi, je dis oui à l’entrée de la Turquie dans l’Europe. C’est leur rendre service.

Notre appauvrissement culturel. Nous, pays riches, nous apercevons que nous sommes en train de devenir pauvres. Mais les pays du tiers-monde, qui ont su préserver leur culture ancestrale, deviennent culturellement plus riches que nous. À Macao, il y a un quartier qui est une réplique de Venise. Mais si vous demandez aux habitants de quoi il s’agit, ils vous disent que c’est la réplique du fameux casino de Las Vegas. En plus grand. Voilà, ils ont perdu la citation originale. Et nous, notre patrimoine culturel ».

Le cinéma belge. « J’aime beaucoup la Belgique ; et je ne dis pas cela par flagornerie. Au point de vue culturel, je suis épaté de voir comment votre pays parvient à sortir des trucs régulièrement. Prenez le cinéma. Le cinéma belge est plus intéressant que le cinéma français. Eldorado (NDLR : le dernier film de Bouli Lanners, qui a été récompensé à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes), en France, on n’est pas capable de le faire. Bienvenue chez les Ch’tis, c’est un grand succès, mais c’est de la m… Eldorado m’a stupéfait. Et il y a Benoît Mariage, les Dardenne… »

A la tête de la compagnie de théâtre équestre Zingaro depuis vingt-cinq ans, Bartabas a créé neuf spectacles avec celle-ci. A travers ces mises en scène, il emmène son public dans un voyage à travers diverses cultures du monde. Loin des spectacles équestres traditionnels, il invente un univers poétique, mystérieux, où le cheval est un vrai partenaire, et jamais un faire-valoir, pour le cavalier. Parallèlement à Zingaro, il dirige également l’Académie équestre de Versailles depuis quelques années.

HUON,JULIE,BERNS,DOMINIQUE

Cette entrée a été publiée dans Action Soir, Culture, avec comme mot(s)-clef(s) , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.