Mugabe, dictateur « modelé » par l’histoire

Zimbabwe

Comment Robert Mugabe, père de la décolonisation de l’ex-Rhodésie britannique s’est mué en autocrate d’un pays en perdition.

Ce vendredi 27 juin, les Zimbabwéens se sont rendus aux urnes pour élire leur président. Une élection en forme de simulacre parce qu’après le retrait de Morgan Tsvangirai, candidat challenger qui avait recueilli 47,9 % au premier tour, ce scrutin n’est celui que d’un seul homme : l’autocrate Robert Mugabe.

Voici une quinzaine d’années, alors qu’il n’était pas encore qualifié d’« Hitler africain », le président Mugabe, de passage en Belgique, demanda à visiter le site de la bataille de Waterloo.

Ses hôtes stupéfaits n’eurent pas grand-chose à lui expliquer, sauf la localisation géographique des principaux lieux : leur invité leur retraça, de mémoire et jusque dans les moindres détails, tous les épisodes de la bataille qui décida du sort de l’Europe.

Il ne s’agissait pas seulement de curiosité intellectuelle ou de mémoire phénoménale : Robert Gabriel Mugabe, 84 ans, appartient déjà à l’histoire de l’Afrique et c’est l’histoire aussi qui l’a façonné.

Il le raconte volontiers : lorsqu’il naît le 21 février 1924 dans le district de Zvimba, ses parents qui appartiennent à l’ethnie des Shona ne sont pas seulement des agriculteurs pauvres, ils ont été dépossédés des meilleures terres par les « pionniers » britanniques.

Après avoir perdu son père à 10 ans, le jeune garçon est remarqué pour son intelligence exceptionnelle par les missionnaires méthodistes qui l’adoptent.

Solitaire, révolté par les iniquités du système colonial, il s’engage très tôt dans le combat politique. Il s’imprègne de l’idéologie du panafricanisme et rencontre Sally, sa première épouse.

De retour au pays, il fonde la ZANU (Zimbabwe nationalist union) un parti marqué par le maoïsme et en 1964, le pouvoir blanc l’envoie en prison pour dix ans. Il y gagne sept diplômes universitaires, obtenus par correspondance dans les plus prestigieuses institutions et après sa libération en 1976, il est obligé de fuir au Mozambique, où les freedom fighters (combattants de la liberté d’Afrique australe) l’accueillent en héros.

Lorsqu’après les négociations de Lancaster House en Grande Brtagne, des élections sont finalement organisées en 1980, les Britanniques souhaitent secrètement qu’elles soient remportées par le rival de Mugabe, Josuah Nkomo, à la tête de la ZAPU (un parti pro soviétique) ou par l’abbé Muzorewa, mais c’est Mugabe qui devient président.

Pendant les dix premières années de son règne, il surprend ses anciens adversaires : non seulement il respecte la représentation garantie des Blancs au Parlement, où siège Ian Smith redevenu un prospère fermier. Mais il ne touche pas aux propriétés des grands producteurs de blé et surtout de tabac qui occupent les meilleures terres du pays, naguère enlevées aux paysans shonas.

Mugabe fait patienter ses électeurs en se lançant dans une politique sociale audacieuse qui fait chuter la mortalité infantile et exploser le nombre de jeunes diplômés.

À l’époque, les 6.000 fermiers blancs rapportent des devises et font du Zimbabwe le grenier de la région, mais les agriculteurs noirs, et les jeunes diplômés qui se multiplient, ont faim de terre fertile et de travail.

Au milieu des années 80, l’image de Mugabe est ternie par les 20.000 morts que fera la répression impitoyable de la révolte en pays Matabele.

Ces opérations menées par la 5eme brigade, formée par les Nord Coréens, démontrent déjà la puissance et l’impunité des forces armées, véritable bastion du régime.

Dès le début des années 90, les rapports avec l’Occident se dégradent, tout d’abord parce que le FMI et la Banque mondiale entrent en scène à la faveur d’une crise de liquidités, et imposent l’abolition des subventions aux petits agriculteurs.

Ils dénoncent la quasi-gratuité de la santé et de l’éducation et favorisent les productions génératrices de devises comme le tabac alors que sur les « terres noires » l’environnement se dégrade.

Les Britanniques, sous Margaret Thatcher et surtout Tony Blair, refusent d’appliquer les accords de Lancaster House : d’alimenter le fonds de compensation qui devrait permettre au gouvernement de racheter des terres aux fermiers blancs afin de les redistribuer.

L’argument de Londres est que le régime privilégie ses alliés politiques et surtout les vétérans de la guerre de libération.

Mugabe s’estime lésé ; il multiplie les discours incendiaires et ses relations avec Londres et Washington se dégradent encore lorsqu’en 1998, son armée intervient de façon décisive au Congo.

En 2001 encore, Mugabe sauve la mise, il envoie son armée « tenir » Kinshasa et favorise la succession de Joseph Kabila. Comme les autres armées étrangères présentes au Congo, les Zimbabwéens seront accusés d’« autofinancer » leur intervention en s’assurant l’accès aux mines, de diamant entre autres.

C’est à cette période que tout bascule : Mugabe perd le referendum constitutionnel qui aurait dû lui accorder plus de pouvoirs et empêcher d’éventuelles poursuites judiciaires : un verdict qu’il accepte mais qui accroît son acrimonie.

Après le décès de son épouse Sally, une intellectuelle militante et très respectée, il épouse son ancienne secrétaire Grace, une jolie femme dont la futilité alimente la chronique.

Sous la pression de sa base qui lui reproche le manque de débouchés pour les jeunes, des revendications croissantes des « war vets » les vétérans de guerre, Mugabe, qui n’espère plus rien des Britanniques, franchit le Rubicon.

Il décide de confisquer sans compensation les terres des fermiers blancs. Les fermes commerciales, qui occupaient les meilleures terres et généraient des devises, sont redistribuées aux proches du régime, à des fonctionnaires et des militaires à la retraite, ou à des petits paysans qui s’avèrent incapables de relever le défi.

Dans les autres pays d’Afrique australe, des millions de paysans sans terre observent Mugabe avec intérêt, mais en Occident, c’est le tollé et les sanctions pleuvent.

Les universités anglaises et américaines annulent les diplômes accordés naguère au prisonnier surdoué, les Britanniques mènent campagne pour que l’Europe mette le Zimbabwe sous embargo, les crédits internationaux s’assèchent, en 2003 le Commonwealth prononce l’exclusion.

Sans surprise, l’économie dégringole : l’inflation explose, la production agricole s’effondre. Un tiers de la population subsiste grâce à l’aide alimentaire apportée par la FAO tandis que le chômage touche quatre Zimbabwéens sur cinq.

Par millions, tous ceux qui le peuvent choisissent l’exil. Des dizaines de milliers d’infirmières qualifiées sont systématiquement recrutées dans les hôpitaux britanniques et canadiens, enseignants, ingénieurs, médecins ou mineurs cherchent du travail en Afrique du Sud.

Quant à l’opposition, elle se rassemble autour de l’ancien syndicaliste Morgan Tsvangirai qui se présente aux présidentielles de 2002 sous la bannière du Mouvement pour le changement démocratique et récolte 41,9 % des voix après une campagne marquée par la violence.

Même scénario pour le scrutin de 2008 : Mugabe s’accroche, menace son rival et défie le monde. Son pouvoir vacille alors que l’opposition détient la majorité au Parlement.

La population n’en peut plus. Le vieillard atrabilaire qu’il est devenu a le sentiment que le succès de Tsvangirai incarnerait moins la victoire de la démocratie et de l’alternance. C’est l’histoire qui a modelé cet homme, guidé ses combats. Aujourd’hui elle fausse son jugement et fait échouer sa sortie…

BRAECKMAN,COLETTE,AFP
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