La France ou le retour d’un poids lourd sur le ring européen

La France prend ce mardi les rênes de l’Europe. Ses ambitions sont grandes. Mais que reste-t-il de ses moyens ?

Quelqu’un a dit : « Vous avez vu, ils ont mis le drapeau européen à côté du français ! »  Et quelqu’un d’autre a répondu : « Oooooh, mais c’est vrai que c’est vrai. »

Face au Soir, arrondissant la place de Louvain de ses marbres verts, la Représentation permanente de la France auprès de l’Union européenne arbore depuis plusieurs semaines les deux drapeaux au-dessus de son entrée principale. Inhabituel. Mais de circonstance, puisque la présidence française de l’UE commence ce mardi.

A la « RP », comme on dit dans le jargon, on est au four et au moulin. A l’approche du 1er juillet, les réunions ont succédé aux réunions. L’ambassadeur Pierre Sellal et son équipe sont surchargés. La pression est maximale. Les dossiers doivent avancer malgré le « no » irlandais. En dévoilant très tôt les priorités de ce semestre présidentiel, Nicolas Sakozy a voulu mettre la barre très haut. Reste à assumer. Paris est dans les starting-blocks.

La France est pressée. Son homme fort, du moins. Jean-Dominique Giuliani, le président de la Fondation Robert Schuman, publie un ouvrage qui ne plaira pas aux détracteurs de Nicolas Sarkozy. Un Européen très pressé, tel est son titre qui fait penser à un vieux film d’Edouard Molinaro. A suivre Giuliani, l’hôte de l’Elysée « n’est pas eurosceptique. Il est totalement européen à sa manière et franchement pour la France, c’est nouveau. Ça prend tout le monde de court ».

Cet effet de surprise se greffe sur de grands espoirs. Le chef des socialistes français au Parlement européen, Bernard Poignant, résume : « La France est insupportable mais admirée. On en attend beaucoup ». Pour sa capacité historique à doper la construction européenne ; pour relancer ou clôturer les dossiers difficiles ; et, s’agissant de Sarkozy, pour un certain sens du spectacle.

« La France est de retour en Europe » : tel fut en février le slogan brandi par Nicolas Sarkozy une fois votée la loi autorisant la ratification du traité de Lisbonne. Le psychodrame du sommet de Nice en 2000, l’échec du référendum sur la Constitution en 2005, l’inertie du Chirac de la fin… tout cela semblait devoir être « classé archives ». L’Hexagone allait revenir dans la course. Mais avec quel potentiel d’action et quelle capacité d’influence ? Là est l’essentiel.

Pour répondre à ces questions, on a notamment rencontré à Bruxelles un vieux briscard de la politique européenne, intellectuel fin et impétueux, qu’un poste en vue contraint à l’anonymat. Il énonce ce postulat : « Si l’on veut mesurer l’influence d’un Etat en Europe, il importe de savoir à quelle Europe on a affaire ». Or depuis les pères fondateurs, le général de Gaulle, Valery Giscard d’Estaing, Mitterrand enfin, tous artisans de la construction européenne, l’Europe et le monde ont changé. « L’URSS a disparu, la guerre froide est terminée, d’autres puissances ont émergé, la Grande-Bretagne a acquis une autre place, la globalisation est partout, une phase économique de restructuration est en cours, etc. » C’est dans ce contexte nouveau qu’il faut désormais jauger l’influence française.

L’Europe unie elle aussi a changé. Numériquement. De six pays à l’origine, elle en compte aujourd’hui 27. Avec quelles conséquences pour la France ? Deux réponses coexistent. La première veut que Paris ait laissé des plumes dans les élargissements successifs en se « diluant » dans la masse des Etats membres. La perte d’un second commissaire au Berlaymont ou la fin de la parité avec l’Allemagne au Conseil traduiraient recul. La seconde hypothèse, qu’expose un diplomate lui aussi sous le couvert de l’anonymat, est qu’au contraire « l’impact de la France, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne a considérablement augmenté avec l’élargissement ». La recherche d’un accord à vingt-sept rend leur poids « naturel » déterminant : « Au Coreper – Comité des représentants permanents des Etats membres auprès de l’UE – si les trois ont un accord, c’est that’s it », poursuit ce diplomate, selon lequel, en revanche, « le poids relatif de pays comme le Danemark ou la Belgique a régressé ».

Conséquence : la menace de voir apparaître un directoire des grands tel qu’énoncé par Sarkozy en 2006 alors qu’il était ministre de l’Intérieur, en panique plus d’un. Au Centre for European Policy Studies (CEPS), à deux pas de la colonne du Congrès, le chercheur allemand Sebastian Kurpas explique comment un texte signé par un proche de Sarkozy dans le Figaro a donné l’impression que la France ne s’adressait qu’aux grands Etats. « C’est de l’arrogance et de la maladresse dans une Union à 27 où 20 membres sont de petits pays ».

Pour défendre ses intérêts, la France a conservé des leviers solides dans les institutions européennes. L’Elargissement a impliqué une redistribution des postes à la Commission qui a nivelé la position de Paris, mais aussi celle de Berlin et de Londres. Pour cet eurocrate français, l’arrivée récente de Jacques Barrot à la Justice et aux Affaires intérieures est la preuve du retour de l’Hexagone dans des dossiers importants. Comme si justice venait d’être rendue à la France pour s’être « contentée » des Transports pendant quatre ans – « un truc pour Autrichien » – quand deux portefeuilles majeurs comme le Budget et la Politique régionale étaient allés respectivement à la Lituanie et à la Pologne. Un poids plume et un poids moyen.

Mais l’on aurait tort de se braquer sur les seuls grands postes. « La France, davantage que d’autres pays et surtout que la Grande-Bretagne, couvre tous les dossiers du champ européen. De la politique agricole commune à l’automobile, de l’euro au nucléaire », explique le socialiste français Bernard Poignant. Il faut y ajouter des fonctionnaires de grande qualité à la Commission et au Conseil des ministres, l’Hexagone disposant d’un atout dans cette dernière institution en la personne du secrétaire général adjoint Pierre De Boissieu. Bref, la machine fonctionne plutôt bien, « même si le management laisse à désirer, explique cet expert. Il y a là des gens doués, mais le corps politique est incapable de les utiliser ».

Un bémol : au Parlement européen, les troupes françaises ont la réputation d’être dissipées. Mais là, ce sont des idées que les eurodéputés défendent, non un pays. En théorie. Cet autre diplomate décrit « la manière dont les parlementaires allemands se regroupent dès qu’il s’agit de défendre des intérêts nationaux, comme leur industrie automobile, quand les Français avancent en ordre dispersé ».

Récapitulons. Une capacité historique à faire bouger les choses. Une diplomatie et une administration rodées aux affaires européennes, une implication dans les dossiers à large spectre… Que peut-il manquer à la France pour réussir cette présidence ?

Invariablement, au cours des derniers mois, deux inconnues ont été pointées du doigt. La première, le résultat du référendum irlandais, n’en est plus une. Le « no » gagnant, Paris va devoir s’atteler vaille que vaille à la recherche d’une solution à la crise.

La seconde inquiétude, c’est Nicolas Sarkozy lui-même. « Manque de fond » pour Suzanne Nies, chercheur à l’Ifri. « Une bête bizarre qui ne comprend rien à l’Europe » pour notre eurocrate. « Son problème est son caractère, cette manière de tout égocentriser. S’il ne comprend pas ce qu’est une présidence européenne, ce sera la cata… » pour notre intello. « La menace pour la présidence française est la même que lorsque les Britanniques assumaient ce rôle : la démagogie, le populisme, la politique des grands gestes », avance l’Anglais Peter Ludlow.

Au début de son mandat présidentiel, Nicolas Sarkozy a pourtant travaillé au corps l’Europe. Sa symbolique, d’abord. Le drapeau étoilé est présent sur la photo officielle qu’exposent toutes les mairies de France ; le 14 Juillet a pris l’allure l’an dernier d’un défilé européen, etc. Autant de premières. Surtout, « Sarko » a marqué des points en aidant la chancelière allemande Angela Merkel à obtenir un accord sur le traité de Lisbonne. Candidat à la présidentielle, il avait de surcroît pris un risque en affirmant que le futur traité ne serait pas soumis à référendum pour ratification.

Mais c’est du sud qu’est venue la fin de l’état de grâce. En s’affichant publiquement en faveur d’une Union méditerranéenne sans obtenir préalablement l’aval de Berlin, Sarkozy a mis sérieusement en doute sa capacité à jouer le jeu collectif européen. Ou en tout cas le jeu franco-allemand. Cette initiative est passée pour un projet concurrent à l’UE.

« Le moteur franco-allemand est pourtant incontournable, rappelle cet eurocrate, surtout avec une Grande-Bretagne qui demande de plus en plus d’opt out (d’exceptions). » Heureusement, « le moteur fonctionne très bien au niveau inférieur ». Comprenez au niveau des diplomates et des fonctionnaires.

Paris qui joue « perso », ce ne serait que pur procès d’intention. L’eurodéputé UMP Alain Lamassoure ne doute pas des « convictions européennes de Nicolas Sarkozy ». Et pour cause : il fut son conseiller. Sa perception du moteur franco-allemand est la suivante : « Il est clair qu’il ne peut y avoir d’initiatives européennes fortes dans un domaine nouveau si on n’a pas au départ un accord franco-allemand (…). Reste qu’en ce qui concerne la défense, si nous n’avons pas les Britanniques avec nous, on ne peut rien construire de sérieux ».

Dans le bord adverse, l’ancien ministre français délégué aux Affaires européennes, le socialiste Pierre Moscovici, estime « préoccupante la dégradation des liens personnels entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ». Il voit dans le président, « un Européen de raison », un partisan d’une « Europe réduite au grand marché cher aux Anglo-Saxons, et plus particulièrement aux Britanniques ».

Qui croire ? Le politologue Peter Ludlow décrit ainsi les rapports de force entre les trois grands. Après une égalité théorique à l’époque des tandems Giscard d’Estaing-Schmidt et Mitterrand-Kohl, un déséquilibre est apparu ces dernières années entre une France anémique et une Allemagne à nouveau compétitive. « La géopolitique a changé avec l’Elargissement, ajoute-t-il, et quoi qu’on en dise à Varsovie, les pays de l’Est se sentent plus proches de Berlin que de Paris. » Mais au bout du compte, la puissante Allemagne d’Angela Merkel a encore besoin du « second most important member » qu’est la France, même dans un « ménage inconfortable ». La Grande-Bretagne, elle, reste sur une « voie parallèle », entre Vieux Continent et Etats-Unis. Elle s’exclut en partie du jeu européen en restant en dehors de Schengen et de l’euro, réduisant les collaborations possibles.

Pourtant, Nicolas Sarkozy a plus d’une fois été tenté par la traversée de la Manche. « Il y a en France des gens comme le président et son équipe qui pensent que le pays peut adopter une politique moins européenne comme Londres, poursuit Peter Ludlow. Or, cette option n’existe pas. C’est une illusion de penser que la France peut agir hors l’UE et hors l’Allemagne. La chance de la France est que l’Allemagne veuille avoir un partenaire. »

La France se retrouve ainsi face à un non-choix : l’Europe, que de Gaulle imagina comme le prolongement de la nation. Evidente, son influence n’est pas illimitée. Paris le sait qui se montre réaliste. L’historien louvaniste Michel Dumoulin estime que l’Hexagone a aujourd’hui « la conscience que l’Europe ne sera jamais française ». Une bataille a été perdue. Cette perception coïncide avec « l’arrivée d’un président qui n’a pas connu la guerre. Elle est emblématique de l’absence d’éléments constitutifs d’une conscience européenne ».

Mais ces regrets peuvent paraître bien dérisoires face aux attentes de certains. L’eurodéputé polonais Jacek Sarusz-Wolski espère ainsi des avancées dans la politique de voisinage à l’est. Que Chirac ait autrefois tancé les nouveaux Etats membres n’a visiblement plus guère d’importance.

La France n’a pas une réelle vision à proposer à l’Europe, chacun en convient. Même si en posant la question de ses limites et de l’adhésion turque, Nicolas Sarkozy a marqué des points. En revanche, Paris garde un poids indéniable dans l’UE, quoi que laisse penser la régression du français. L’exception culturelle, c’est la France. Le sauvetage des services publics d’intérêt général ou la survie de la Politique agricole commune, c’est encore la France.

Reste l’inconnue Sarko. D’ici sa résolution, iI a l’excuse de la jeunesse. « Sarkozy s’améliorera sous l’influence de l’Europe, parie Ferdinando Riccardi, à l’Agence Europe. Rappelez-vous Blair. La différence entre le politicien national et l’homme qui s’est frotté à l’Europe est énorme. »

MESKENS,JOELLE,MARTIN,PASCAL,AFP
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