La Haye, terminus, Bemba descend

Congo L’ex-vice-président a été transféré auprès de la Cour pénale internationale
Thomas Lubanga reste en prison. Jean-Pierre Bemba l’y rejoint. Mais le rival de Kabila reste optimiste et serein.

L’issue était inéluctable et lui-même souhaitait que l’on en finisse : la Cour de Cassation ayant rejeté deux pourvois contre son maintien en détention, Jean-Pierre Bemba a été transféré à La Haye d’où il a gagné Scheveningen, où se trouve la prison spécialement construite pour les inculpés de la CPI – Cour pénale internationale.

Il y retrouvera trois compatriotes congolais, Mathieu Ngujolo et Germain Kapanga, anciens chefs de guerre de l’Ituri, et surtout Thomas Lubanga, président de l’UPC (Union des patriotes congolais), toujours en prison suite à l’appel du procureur, alors que ses avocats venaient d’obtenir sa mise en liberté provisoire. Les avocats de M. Lubanga avançaient le fait que la défense ne pouvait avoir accès à des documents de source onusienne, couverts par un accord de confidentialité. Le procureur Moreno-Ocampo a assuré que, son appel suspensif ayant été entendu, M. Lubanga serait bel et bien jugé. À Scheveningen, Jean-Pierre Bemba retrouvera aussi le chef de guerre libérien Charles Taylor, auquel il avait naguère racheté son hélicoptère privé.

Le transfèrement à La Haye représente-t-il la fin du parcours politique de M. Bemba, qui avait remporté 42 % des suffrages lors des élections présidentielles de 2006 ? Rappelons qu’en mars 2007 il avait quitté Kinshasa après de violents affrontements qui avaient fait plus de 300 morts et le parquet avait ouvert une information judiciaire contre lui. Invoquant des raisons de santé, puis des craintes pour sa sécurité, M. Bemba, devenu sénateur en janvier 2007, vivait en exil, se partageant entre sa résidence au Portugal et la Belgique, où vit son épouse et où ses enfants sont scolarisés du côté de Mons. Il se préparait cependant à repartir la semaine suivante pour l’Afrique, vraisemblablement pour Kinshasa où venait d’être voté un statut de chef de l’opposition qui lui aurait octroyé un statut de ministre d’Etat et une réelle immunité.

Se croyant protégé en Belgique, M. Bemba, le samedi 24 mai à midi, avait encore déjeuné dans une brasserie uccloise avec des personnalités politiques belges qui souhaitaient voir cet homme au charisme indéniable reprendre la tête de l’opposition congolaise. Son arrestation, le même soir, à son domicile de Rhode-Saint-Genèse, obtenue grâce à la collaboration entre la CPI et les autorités judiciaires belges, sans que le pouvoir politique en soit informé, fut donc une surprise totale. Depuis lors, c’est en vain que les avocats de M. Bemba ont plaidé pour sa mise en liberté provisoire, assurant qu’il se présenterait librement devant ses juges.

Selon son avocat Me Kilolo, c’est serein, sinon optimiste, que Jean-Pierre Bemba serait arrivé à La Haye. En effet, sa défense aura enfin accès au fond du dossier et pourra prendre connaissance des charges exactes qui pèsent contre lui. Rappelons que le fondateur du MLC – Mouvement pour la libération du Congo, qui avait pris les armes en août 1998 avec le soutien de l’armée ougandaise, est tenu pour responsable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité commis par ses troupes alors qu’elles se trouvaient à Bangui, entre octobre 2002 et mars 2003, où elles avaient été envoyées au secours du président élu Ange Patassé, aujourd’hui réfugié en Guinée équatoriale après avoir été chassé du pouvoir par le général François Bozizé, l’actuel président.

À l’époque, M. Bemba négociait les accords de transition à Sun City, en Afrique du Sud, et il appartiendra donc à l’accusation de remonter exactement la chaîne de commandement pour démontrer jusqu’où l’accusé peut réellement être tenu pour responsable des viols et des massacres commis par ses troupes qui semaient la terreur à Bangui. Ce retour sur l’histoire devrait aussi faire trembler d’anciens officiers de M. Bemba, aujourd’hui intégrés dans la nouvelle armée congolaise, ainsi que des personnalités politiques de premier plan, qui sont aujourd’hui des leaders de l’opposition sous la bannière du MLC ou même des poids lourds du gouvernement actuel.

En outre, l’enquête devrait déterminer les responsabilités des généraux centrafricains qui commandaient le « corps expéditionnaire » congolais et celles de leur chef politique, le président Patassé, qui avait appelé les hommes de Bemba à la rescousse.

Il ne fait aucun doute que sortir de l’eau « un gros poisson » tel que Bemba éclaboussera ses amis et complices de l’époque, même si par la suite ils ont pris leurs distances ou rompu avec lui.

Même si la procédure qui va s’engager à La Haye peut durer un an ou deux, M. Bemba espère toujours pouvoir démontrer son innocence d’ici aux élections présidentielles qui doivent avoir lieu en 2011. Son procès risque de faire des vagues, car il dévoilera les réalités des années de guerre, où le MLC occupait une grande partie de la province de l’Équateur, une région où Bemba, alias « Igwe » – l’enfant du pays –, reste populaire. Le procès mettra également en lumière les ambiguïtés de l’accord de paix obtenu sur la base de l’impunité des acteurs.

BRAECKMAN,COLETTE

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