Les actionnaires avalisent la fusion Suez -GDF

Energie La dernière étape avant le mariage qui accouchera du premier énergéticien de la planète
PARIS
De notre envoyé spécial

Il est 13 heures 39 minutes. Le petit-fils de Charles, Yves de Gaulle, secrétaire général de Suez, rappelle au millier d’actionnaires qui peuplent les sombres et chaudes rangées d’une salle enfouie sous la Grande Arche de La Défense, quartier des affaires de la banlieue parisienne, les modalités du vote électronique : « La touche ”un” pour oui, la ”deux“ pour non et la ”trois” pour l’abstention ». Les propriétaires de la compagnie du canal, réunis depuis 10 heures en assemblée générale, s’emparent des boîtiers et donnent leur avis sur les six points qui leur sont soumis en ce mercredi. Le Président de Suez souligne une ultime fois la gravité de l’instant.

« Vous comprenez l’importance de ce moment. Si une des six résolutions n’était pas votée, la fusion n’aurait pas lieu. Vous avez notre destin entre vos mains », conclut, solennel, Gérard Mestrallet.

La fusion. Voici deux ans, quatre mois et dix-neuf jours, le 25 février 2006, Dominique de Villepin, Premier ministre français, annonçait officiellement les fiançailles de Suez et de Gaz de France (GDF). Une union précipitée par la menace d’un raid de l’électricien italien Enel sur Suez. L’Hexagone se drapait dans un patriotisme économique déjà éprouvé, notamment par Danone. Trois obstacles majeurs se profilaient à l’horizon : une modification de loi, nécessaire pour privatiser davantage GDF (détenu à hauteur de 80 % par l’Etat français), l’aval des autorités européennes de la concurrence et l’adhésion des actionnaires de Suez.

Les deux premiers furent obtenus durant le second semestre 2006. Puis d’inattendues épines syndicales, juridiques et politiques vinrent retarder le projet. Jusqu’à ce 16 juillet 2008, date du troisième et dernier rendez-vous, celui des actionnaires de Suez.

Il est 13 heures 39 minutes. La longue silhouette gaullienne ouvre le vote. Les résultats tombent. Au suffrage sont soumis six points, cinq « techniques » et la fusion. Tous recueillent des proportions staliniennes : la fusion atteint 99,6 %. « Merci, c’était la dernière assemblée générale de Suez. C’est un moment historique pour notre groupe. Votre vote, votre soutien, je les reçois comme une exigence de réussite », lance Gérard Mestrallet tandis qu’une nuée d’objectifs le soustrait à la vue d’actionnaires qui se dirigent vers l’alléchant buffet de l’antichambre.

Il est 13 heures 49, la voie est ouverte pour l’éclosion du premier énergéticien de la planète. Subsiste un détail : l’assemblée générale de Gaz de France. Qui se tient sur le même axe parisien, au palais des Congrès. Une réunion plus clairsemée. Sans enjeu : l’Etat, premier actionnaire de GDF, a déjà dit « oui ». Reste à formaliser.

Il est 18 heures 28 minutes. La résolution numéro « 2 » apparaît sur le grand écran, approuvée à 99,9 %. Encore plus stalinien.

Huit cent septante-deux jours après l’annonce de Matignon (résidence du Premier ministre français), la fusion est définitivement acquise. Mardi prochain, l’union sera effective. GDF Suez fera son entrée en Bourse de Paris. Gérard Mestrallet, secondé par Jean-François Cirelli, actuel patron de GDF, dirigera le premier énergéticien de la planète, en chiffre d’affaires (cf. tableau), en termes de bénéfices aussi, et presque en capitalisation boursière (93 milliards d’euros) – le français EDF demeure légèrement au-dessus (94 milliards). La France s’offrira surtout un deuxième géant mondial puisque, hormis EDF, dont la majorité du capital appartient à l’Etat, le gouvernement hexagonal sera le premier actionnaire (avec 35 %) de GDF- Suez. Et partant d’Electrabel, actuellement filiale de Suez.

Huit ans pour accoucher d’un géant
Énergie La saga de la fusion GDF-Suez est émaillée de coups de poker

Dès 2000, la fusion est sur
la table. Elle aboutira huit ans plus tard. Après de nombreux rebondissements…

L’histoire de la fusion de Suez et de Gaz de France (GDF) débute il y a près de dix ans. En voici les grandes étapes, notamment à travers quelques épisodes empruntés à l’ouvrage GDF Suez, le dossier secret de la fusion, coécrit avec notre collègue Feryel Gadhoum du Figaro (1).

1Les balbutiements. En 2000, les premiers pourparlers entre « Suez-Lyonnaise des Eaux » (la deuxième partie du nom tombera quelques mois plus tard) et Gaz de France ont lieu à Paris et à Bruxelles. Durant des mois, des années, les deux groupes évaluent différents scénarios, oscillant entre de simples collaborations et une fusion. Mais c’est cette dernière qui est l’objectif ultime.

2L’accélération. En octobre 2005, les discussions reprennent sur de nouvelles bases : Suez a avalé Electrabel, se muant en vrai énergéticien, et GDF a été partiellement privatisé. Leur mariage peut être envisagé. Les grands hommes des deux entreprises multiplient les rencontres dans un appartement discret de la rue de Solférino, à Paris. « Plus que “comment ? ”, la question est (…) “quand ?”. (…) Le calendrier le plus plausible ? Après l’élection présidentielle de 2007. Soit deux ans pour convaincre la classe politique hexagonale de l’intérêt de créer un contrepoids à EDF, de donner un avenir électrique à Gaz de France. Ou sans doute 24 mois pour persuader celui qui a troqué la paix sociale contre un seuil public de 70 % dans le capital de GDF qu’une promesse politique est périssable, éphémère par nature. Celui qui rêve de quitter son ministère de l’Intérieur, traverser la place Beauvau, s’engager rue du Faubourg-Saint-Honoré et entrer à l’Elysée. Nicolas Sarkozy. »

3La menace italienne. Alors que Suez et GDF discutent discrètement de leurs noces, le quotidien italien Il Giornale lâche, à l’aube du mardi 21 février 2006, une véritable bombe : « Le dossier est sur la table. Ultrasecret, du moins jusqu’à hier : Enel regarde Electrabel. » Dans la journée, un porte-parole du premier électricien italien confirme : « Nous regardons plusieurs dossiers en Europe. Et Electrabel en fait partie. Nous voulons croître. » Enel s’est associé au principal concurrent de Suez sur le marché environnemental, le français Veolia : tandis que l’italien reprendrait les actifs énergétiques de Suez, soit principalement Electrabel, Veolia cueillerait les actifs environnementaux. Même si la révélation du projet contraint Veolia, vu comme un traître à la patrie en France, à quitter le navire, Enel persiste : l’électricien se dit prêt à lancer une OPA, disposant à cet effet de cinquante milliards d’euros de lignes de crédit.

« Le jour même, Gérard Mestrallet (patron de Suez, NDLR) atterrit, au petit matin, après cinq jours passés en Thaïlande et en Inde avec Jacques Chirac (…). Gérard Lamarche, le directeur financier de Suez, le cueille sur son portable alors qu’il se prépare à monter dans son Audi A8 flambant neuve. “Enel est dans le coup avec Veolia. A priori, ils ont bien l’intention de lancer une OPA sur nous”, lui apprend le grand argentier. Gérard Mestrallet est un peu sonné de voir que Fulvio Conti (le patron d’Enel, NDLR) est bien décidé à faire fi de toutes les règles de bienséance et d’y aller à la hussarde. Mais il prend tout de suite conscience que cette sortie peut servir ses affaires. Il rentre chez lui à Asnières, se douche sans précipitation, s’habille et se rend au bureau comme tous les matins. De là, il appellera Jean-François Cirelli (patron de GDF, NDLR) : “Il faut sortir notre poulet du four.” Les coups de fil pleuvront sur Bercy, l’Elysée, les banques et les cabinets d’avocats. En quelques heures, une véritable armada est mise sur pied. Gérard Mestrallet n’attendait qu’un faux pas de Veolia ou d’Enel pour lancer sa guerre. Le voilà. »

Quatre jours plus tard, Gérard Mestrallet et Jean-François Cirelli se retrouvent dans le bureau du Premier ministre français, Dominique de Villepin, pour tenter d’esquiver le raid italien.

« Il est 14 h 30.

– “Que fait-on, Messieurs ? Les participations croisées ?”, commence le Premier ministre.

– “Non”, clament en chœur Jean-François Cirelli et Gérard Mestrallet qui ajoute : “Cette option ne répond pas aux enjeux.”

– “Il n’y a donc que la fusion”, reprend Dominique de Villepin. “C’est un choix difficile, je dois partir à La Réunion. Nous verrons cela en début de semaine.”

– “Cela risque d’être trop tard”, enchaîne le patron de Suez. “Le conseil d’administration d’Enel se réunit demain soir, Monsieur le Premier ministre.”

La crinière argentée se fige un instant. Les yeux gris bleutés fouillent les silhouettes présentes en quête d’une réponse.

– “Parfait. On fait la fusion”, conclut, péremptoire, Dominique de Villepin qui se tourne vers son directeur de cabinet, Pierre Mougin : “Appelle les télés.”

Il est 15 heures. »

4La course. La fusion officiellement annoncée, restent les obstacles : l’aval des autorités européennes de la concurrence, du Parlement français – une loi privatisant davantage GDF est nécessaire – et des actionnaires de Suez. Malgré quelques grincements, les deux premiers sont obtenus durant le second semestre 2006. Le troisième a été acquis ce mercredi (lire en page 21). Un intermède de deux ans « imposé », le 30 novembre 2006, par le Conseil constitutionnel français.

« “Oui, mais…” Tous les protagonistes de la fusion entre Gaz de France et Suez manquent de s’étrangler en lisant la décision que vient de publier le Conseil constitutionnel en ce début de soirée pluvieuse . “Le transfert des actifs de Gaz de France vers le privé ne pourra pas intervenir avant le 1er juillet 2007. En effet, c’est seulement à cette date que GDF, perdant l’exclusivité de la fourniture des ménages, cessera d’être un service public national au sens du préambule de la Constitution de 1946”, expliquent ainsi les Sages (…) »

5L’épine Sarkozy. Les élections présidentielles s’invitent dans la fusion : en juillet 2007, la tête de l’Hexagone aura changé… Ségolène Royal, candidate de la gauche, rejette, du moins publiquement, le projet de fusion, et Nicolas Sarkozy, candidat de la droite, évite d’aborder le sujet : l’homme n’a guère envie de cautionner un projet porté par son ennemi de Villepin. Une thèse qui se vérifiera dès son accession à l’Elysée. Le nouveau Président explorera toutes les pistes possibles pour éviter la fusion : mariage de GDF avec l’algérien Sonatrach, union EDF-GDF… Jusqu’au 30 août 2007.

« À 17 h 30, la Citroën C6 – qui, patriotisme oblige, a remplacé l’Audi – de Gérard Mestrallet emprunte la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Nicolas Sarkozy l’a convoqué. À 20 heures, le patron de Suez appelle Jean-Pierre Hansen (nº 2 de Suez, patron d’Electrabel, NDLR). ”On a un deal”, lâche-t-il. Le président de la République et le patron de Suez ont trouvé un compromis. Le premier obtient un projet “original” : la touche de Dominique de Villepin est gommée, les poches des actionnaires de Suez ne se gonflent pas d’un cash politiquement incorrect (le projet initial prévoyait une parité d’échange d’actions, avec un bonus en cash pour les actionnaires de Suez, NDLR), la nouvelle entité sera recentrée sur l’énergie et l’État en détiendra directement 35,6 %. »

Gérard Mestrallet, qui se dote d’un actionnaire qui éloignera les prédateurs, et dirigera le premier énergéticien planétaire, a obtenu deux choses. Suez se sépare de sa division « Environnement » comme l’exigeait Nicolas Sarkozy mais en conserve 35 % – le solde sera distribué entre les actionnaires du groupe franco-belge. Il est également parvenu à convaincre le chef de l’État de lui permettre de monter un pacte d’actionnaires avec les grands actionnaires de Suez (Albert Frère, Areva, la CNP…) qui détiendront environ 12 % du capital d’un Suez Environnement coté. La fusion est devenue inéluctable.

(1) Joan Condijts et Feryel Gadhoum, GDF Suez, le dossier secret de la fusion, Michalon, 18 euros.

CONDIJTS,JOAN
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