Les deux soldats israéliens enlevés étaient décédés

Pour les familles des deux soldats israéliens enlevés le 12 juillet 2006 par le mouvement libanais Hezbollah, la terrible attente s’est enfin terminée mercredi : leur espoir de voir leurs proches revenir vivants a été balayé quand, procédant à l’échange prévu par un accord récent entre Israël et le Hezbollah, ce sont deux cercueils que le mouvement chiite a livrés à la Croix-Rouge internationale, maître d’œuvre de l’opération.

 Après l’identification des corps des soldats, les autorités israéliennes ont rendu par le même canal cinq prisonniers libanais. Parmi eux, Samir Kuntar, un Druze qui avait participé à une sanglante opération en Israël en 1979. Celle-ci avait coûté la vie à quatre personnes dont une petite fille. Il avait été condamné à cinq fois la prison à vie.

Le contraste était frappant, ce mercredi, entre les images d’affliction côté israélien et celles de liesse au Liban.

Deux cercueils contre un terroriste
Proche-Orient L’échange entre le Hezbollah libanais et l’Etat d’Israël a eu lieu

Colère et tristesse régnaient en Israël où les familles des soldats enlevés en 2006 espéraient encore jusqu’à mercredi matin…

reportage

ROSH HANIKRA,

de notre envoyé spécial

Des jurons, des cris de rage et des sanglots. Partout en Israël, c’est ce que l’on a pu entendre mardi matin lorsque toutes les radiotélévisions ont annoncé qu’Eldad Regev et Ehoud Golwasser, les soldats de Tsahal (l’armée) enlevés par le Hezbollah le 12 juillet 2006, revenaient chez eux dans un cercueil.

Certes, les services de renseignement de l’Etat hébreu avaient d’emblée estimé que les deux hommes n’étaient plus en vie mais leurs familles gardaient une étincelle d’espoir. Jusqu’à ce mercredi matin. « Je n’ai pas vraiment été surpris mais je me disais que, malgré tout, il est toujours difficile d’être confronté à la réalité », a déclaré Shlomo Goldwasser, le père de l’un des deux soldats tués.

Quant au père d’Eldad Regev, il a attendu l’avis officiel du gouvernement pour entamer son deuil. « J’ai éteint la télévision, je ne voulais pas voir le cercueil de mon fils », a-t-il dit.

L’échange entre Israël et le Hezbollah a duré plusieurs heures. Il a été supervisé par l’émissaire allemand Gerhard Conrad, qui se trouvait du côté libanais de la frontière, et par Ofer Dekel, un ancien responsable du Shabak (la Sûreté générale israélienne) chargé de négocier la libération des deux soldats.

Pendant que des spécialistes israéliens identifiaient les corps de Regev et de Goldwasser, les dépouilles de 179 militants du Hezbollah et de plusieurs organisations palestiniennes étaient transférées au Liban dans des camions blancs du CICR. À la fin du processus, le terroriste libanais Samir Kuntar (condamnés à plusieurs fois la prison à vie pour avoir assassiné un policier et deux civils israéliens), ainsi que quatre miliciens du Hezbollah détenus par l’Etat hébreu, ont été remis a la Croix-Rouge.

Peu après leur retour au Liban, Ehoud Olmert, son ministre de la Défense Ehoud Barak et le chef de l’état-major ont rencontré les familles Goldwasser et Regev sur une base militaire interdite aux journalistes. Là, les deux soldats ont été promus à titre posthume avant leurs funérailles militaires prévues ce jeudi.

« La guerre du Liban s’est officiellement terminée avec le retour de ces deux cercueils mais nul ne peut nier que le Hezbollah ressort de cette affaire avec l’aura d’un vainqueur. Même si son leader Hassan Nasrallah continue de se terrer dans un bunker par peur pour sa vie, il apparaît comme le gagnant de cet échange puisqu’il a récupéré Kuntar qui était le plus ancien terroriste détenu par Israël », affirme le chroniqueur Emanuel Rozen. Qui poursuit : « A un moment ou à un autre, il faudra qu’Olmert explique pourquoi Israël a enfreint sa règle d’airain qui voulait que nous ne libérions jamais des gens avec du sang sur les mains. »

Dans la même veine, le chroniqueur Rony Daniel estime que ce qui s’est passé mercredi était « nécessaire mais grave puisque cet échange encourage le Hamas à se montrer intransigeant dans le cadre des négociations en cours en vue de la libération Gilad Shalit » (le soldat enlevé le 25 juin 2006 par des islamistes de Gaza). Et d’ajouter : « Dans ce dossier, le Hamas prend d’ores et déjà exemple sur le Hezbollah. Tout porte à croire que pour revoir Shalit, nous devrons également libérer des gens que l’on aurait préféré voir moisir en cellule. »

A Nahariya, une ville proche de la frontière libanaise où réside la famille Goldwasser, les kiosques et les cafés disposant d’une télévision ont été pris d’assaut par les passants désireux de suivre le déroulement de l’échange. Des dizaines de proches du soldat disparu et des anonymes s’étaient également réunis devant l’immeuble où il résidait. « Nasrallah nous hait à un point que l’on n’imagine pas, lâche le beau-frère du soldat. Nous avons cependant décidé de rester dignes car nous sommes le peuple de la Lumière alors qu’il représente les forces des Ténèbres. »

« Je souhaite que Nasrallah et les siens étouffent sous les décombres de leur bunker, enchaîne un voisin des Goldwasser. Aujourd’hui, le Hezbollah fête le retour de Kuntar mais cette affaire ne s’arrêtera pas là. Un jour où l’autre, Israël réglera ses comptes. La troisième guerre du Liban se prépare déjà. »

A quelques dizaines de kilomètres de là, la ville de Kyriat Motzkin, où était domicilié Eldad Regev, a organisé une veillée funèbre. Des mouvements de jeunesse, des militaires et de nombreux émigrants russes sont venus marquer leur solidarité avec la famille du soldat. « Avec Poutine, cela ne se serait pas passé comme cela, assène Evgueni, un professeur de gymnastique originaire de Moscou. Ici les gens se laissent trop guider par leurs sentiments. Si Kuntar avait été “liquidé” dans sa cellule lorsque personne ne se préoccupait plus de lui, le Hezbollah n’aurait jamais tenté de le récupérer et nos soldats seraient toujours en vie. On aurait fait l’économie d’une guerre et l’on n’aurait pas donné à Nasrallah l’occasion de se présenter comme le plus efficace des ennemis d’Israël. »

« La récompense après une attente de 30 ans »

Le doyen des prisonniers libanais en Israël, Samir Kantar, et quatre autres prisonniers ont été

accueillis en héros mercredi à leur arrivée au Liban, après leur

libération par l’Etat hébreu. Samir Kantar et quatre autres anciens prisonniers sont arrivés à Naqoura, dans le sud du Liban, près de la frontière, à bord de quatre véhicules du Comité international de la Croix-Rouge.

Habillés en treillis des combattants du Hezbollah, un drapeau libanais en brassard, les ex-détenus sont arrivés, souriants, à l’estrade où se déroulait la cérémonie d’accueil organisée par le mouvement chiite.

Salué par l’hymne du Hezbollah et par une garde d’honneur des combattants du mouvement chiite, Samir Kantar, qui devançait les quatre autres ex-prisonniers, a reçu l’accolade de membres du mouvement. « C’est une libération grâce à la résistance, au sang et au martyre », a clamé le chef du bureau politique du Hezbollah, Ibrahim Amine el-Sayyed.

Les cinq ex-détenus sont ensuite montés à bord de deux hélicoptères de l’armée libanaise qui se rendent vers l’aéroport de Beyrouth où les attendaient leurs familles ainsi que de nombreuses

personnalités politiques libanaises, dont le président Michel Sleimane.

La mère de Samir Kantar a exprimé son soulagement en regardant les premières images du retour de son fils au pays. « Grâce à Dieu, il est rentré sain et sauf. Je l’attends, je veux le voir, je veux l’embrasser », a déclaré Siham Kantar, 71 ans, qui arrivait à peine à contenir son émotion, au journaliste de la chaîne du mouvement chiite Hezbollah, Al-Manar. « Ce moment récompense une attente qui a duré 30 ans, je n’ai jamais perdu espoir. Je dédie ce moment à tous les combattants et aux soldats (libanais) qui gardent la frontière » avec Israël, a-t-elle poursuivi.

« Le Liban verse des larmes de joie, Israël verse des larmes de douleur », clamait une banderole géante déployée près de la frontière. (afp)

Des images qui nourrissent un malaise
Commentaire

Malaise. Les images de l’« échange » de ce mercredi entre le Hezbollah et Israël laissent une impression étrange, dérangeante. Sans doute peut-on imaginer les raisons de la liesse des Libanais et aussi partager l’affliction éprouvée en Israël. Mais comment s’empêcher de ressentir un certain malaise s’agissant de l’attitude du mouvement chiite libanais, qui a laissé jusqu’au dernier moment le suspense entier sur le sort réel des deux soldats qu’il avait enlevés le 12 juillet 2006 ?

Depuis lors, les familles de ces deux sergents de réserve entretenaient un vif espoir de retrouver l’être cher vivant. Comment eût-il pu en être autrement ?

Depuis de longs mois, certes, l’armée et les services de renseignement israéliens avaient conclu de leurs informations que les otages avaient plus que probablement perdu la vie, sans doute même déjà au cours de leur enlèvement. Mais le Hezbollah n’avait jamais confirmé l’information, ne donnant pas une seule nouvelle des captifs. Pour conserver une « carte » importante à jouer pendant les négociations avec Israël ? Peut-être. Sans doute.

Il n’empêche. Même si la guerre qui s’ensuivit en juillet 2006 a atteint le niveau d’horreur que l’on sait, même si les Israéliens se sont livrés à de mortelles destructions hors de proportions, le « parti de Dieu » a fait preuve d’une grande cruauté sur le plan humain dans cette affaire.

Le Hamas palestinien, qui détient avec d’autres groupes un soldat israélien dans la bande de Gaza, s’est au moins attaché à prouver qu’il est resté en vie.

La jubilation exprimée au Liban pour la libération par Israël de cinq prisonniers libanais a, de même, révulsé les Israéliens. Car l’un d’eux, Samir Kuntar, avait tué quatre Israéliens lors d’une « opération » en Israël en 1979, dont une petite fille de quatre ans assassinée de sang-froid à coups de crosse. Ce Druze, alors âgé de 16 ans, n’a jamais exprimé de regrets en prison. Bien des Arabes, qui ont souffert des actions violentes israéliennes, qui ont perdu des enfants, répondront qu’ils n’ont pas davantage entendu de regrets venus de l’Etat juif.

Tel est ce conflit. Son âpreté, sa virulence, sa longévité, la haine qu’il charrie, ont poli trop de cœurs. Les victimes n’appartiennent qu’à mon camp, pense chaque camp. Le plus terrifiant consiste à se rendre à une évidence fondée sur l’examen clinique de la situation : les hommes et les femmes qui peuplent le Proche-Orient n’ont pas fini de devoir sécher leurs larmes.

LOOS,BAUDOUIN,DUMONT,SERGE,AFP
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