leterme bis

Le Roi refuse la démission
du Premier ministre. Et le relance pour gérer le socio-économique. Trois émissaires vont tenter
de déminer l’institutionnel.

La politique belge n’est décidément pas un long fleuve tranquille. Jeudi soir, au bout d’une journée où les signes de blocage s’accumulaient, l’information est soudain tombée selon laquelle Yves Leterme était à nouveau reçu au Palais, vers 23 h. Le roi Albert II a refusé la démission d’Yves Leterme pour le relancer à la tête d’une équipe chargée de gérer le pays sur le plan socio-économique. Et de favoriser le dialogue communautaire.

Et l’institutionnel ? Un groupe de trois sages ou médiateurs est mis en place pour déminer le sujet : les ministres d’Etat François-Xavier De Donnea (MR) et Raymond Langendries (CDH) ainsi que Karl-Heinz Lambert, ministre-président germanophone. Ils doivent aller vite et faire rapport au Roi dès la fin de ce mois.

Leur tâche ne sera pas aisée. Les partis flamands exigent des garanties pour éviter que la réforme de l’Etat ne soit mise au frigo. Les francophones, de leur côté, réclament une place dans la négociation pour les représentants de la Région bruxelloise, « oubliée » par les Flamands.

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Leterme déjà relancé par le Roi
Politique Le Premier ministre n’est pas confiné au socio-économique

Trois médiateurs pour l’institutionnel. Leterme
de retour au 16. Un étonnant scénario de sortie de crise.

Le communiqué du Palais est tombé à 22 h 49, mettant provisoirement fin à la nouvelle crise née de la démission d’Yves Leterme lundi soir : trois émissaires royaux sont nommés afin d’« examiner de quelle manière des garanties peuvent être offertes pour entamer d’une manière crédible un dialogue institutionnel ». Ils ont deux petites semaines pour faire rapport au Roi. A noter : tous trois sont francophones, dans un parfait équilibre géographique et politique.

Il y a le Bruxellois François-Xavier de Donnea (MR), le Wallon Raymond Langendries (CDH) et le germanophone Karl-Heinz Lambertz (PS). Pourquoi uniquement des francophones ? Manifestement parce que le CD&V – qui a livré en un an un médiateur (Dehaene), un explorateur (Van Rompuy) et le formateur-Premier Leterme – a renvoyé la balle au Sud : aux francophones de prendre l’initiative, a-t-il décrété.

Deuxième élément clef du communiqué du Palais : « Le Roi a refusé la démission du gouvernement et a demandé au gouvernement de promouvoir au maximum les chances de ce dialogue ». Yves Leterme, dont la démission était tenue en suspens depuis la nuit de lundi à mardi, retourne donc au 16, rue de la Loi. Pas pour se limiter aux dossiers socio-économiques, comme le scénario a circulé jeudi : aussi pour contribuer à la réussite du dialogue institutionnel, devant aboutir à une réforme de l’Etat.

Voilà qui répond certainement à une autre demande du CD&V : ne pas voir son champion écarté du chantier institutionnel, cheval de bataille de son cartel avec la N-VA. Mais on peut, aussi, y voir une demande francophone de ne pas laisser le dossier aux mains des seules entités fédérées, puisque l’idée d’un dialogue entre Communautés garde la cote. Le fédéral reste ainsi officiellement dans la « course ».

On relèvera, enfin, quelques adjectifs et expressions dans la prose royale, qui répondent encore aux revendications du CD&V. Lequel, de plus en plus méfiant vis-à-vis des francophones, réclamait des garanties de réussite et des engagements quant à l’aboutissement du dialogue institutionnel. Le Roi cite dès lors littéralement le mot « garanties », parle d’entamer le dialogue « d’une manière crédible », et demande au gouvernement d’optimaliser « au maximum » les chances de réussite. Le fait de demander aux trois émissaires de faire rapport à la fin du mois donne, par ailleurs, un début de calendrier, et non l’impression de s’éterniser. Le CD&V ayant la hantise de l’éternel report du débat.

Des questions demeurent cependant.

Pourquoi le CD&V accepte-t-il ce scénario de sortie de crise… qui ressemble beaucoup à ceux évoqués depuis l’été 2007 et à l’automne (on parlait alors de gouvernement socio-économique et de comité des sages), rejetés par le cartel ?

La N-VA, d’ailleurs, suivra-t-elle ou mettra-t-elle le cartel en péril ? Car si Yves Leterme a imaginé un instant le sacrifier pour sauver son gouvernement, il n’en est, nous disait-on jeudi, plus du tout question. CD&V et N-VA iront ensemble aux élections régionales de juin 2009.

Enfin, ce scénario de sortie de crise est-il crédible ? Deux au moins des trois missi dominici royaux, sauf leur respect, sont perçus comme de vieux belgicains en Flandre, et ne feront sans doute pas sourire… Rappelons que le duo Langendries-De Croo avait été rejeté en août 2007 par Leterme lui-même.

Certains le disent d’ailleurs ouvertement : « On joue la montre. On va négocier quelques mois ; ça ne fonctionnera pas, et il y aura une nouvelle crise. A temps pour tomber et aller aux élections en juin 2009. »

Il n’y a pas à dire : l’optimisme est toujours de rigueur. Mais le Roi, lui, peut enregistrer plus sereinement son discours du 21 juillet, ce vendredi…

Pas de relâche au Sénat

Pas de relâche au Sénat

On a bien changé le train de sénateur ! Le Sénat s’offre en effet une journée bien remplie, ce vendredi. A l’ordre du jour de la séance plénière, un nombre important de propositions et de projets dont celui relatif à l’assouplissement de la loi sur les armes. Le Sénat doit aussi voter le projet e-health, la proposition de loi relative aux banques de cordon, le projet portant création de l’Institut de formation judiciaire, la résolution sur le vote électronique, etc. En revanche, point de place, dans l’ordre du jour, pour des questions aux ministres. Suite aux demandes de l’opposition, Armand De Decker a dit qu’il « interrogerait les ministres quant à leur disponibilité », n’excluant pas d’organiser une nouvelle séance samedi. (b)

« Niet couilloneren, hein… »

Instructif d’écouter le discours d’un homme politique de part et d’autre de la frontière linguistique. Aux nombreux journalistes flamands qui l’attendaient à l’Elysette, Rudy Demotte a servi des thèses rigoureusement identiques à celles données aux francophones. Deux exceptions : le patron wallon avait indiqué en français qu’une des conditions du dialogue serait que le Nord ne cherche pas à « couillonner » le Sud. Cette crue exigence n’a pas été traduite en flamand. En revanche, nos confrères du Nord ont enregistré les brassées de compliments adressés à Charles Piqué. « Een echt pragmatiek, geen ideoloog ». (MdM)

Raymond Langendries

64 ans
Député européen CDH

On l’appelle « Raymond-le-sage ». Et ça ne date pas d’hier… Instituteur de formation, Langendries s’est donné à toutes les fonctions politiques. Député de l’arrondissement de Nivelles dès l’âge de 36 ans, il a notamment été ministre de la Fonction publique (de 1989 à 1991). Chef de groupe à la Chambre ensuite, puis au Sénat, il a été désigné à la présidence de la Chambre en 1995 – jusqu’aux élections de 1999. Désormais député européen, Langendries est aussi actif sur le plan communal – en 1994, à Tubize, il a réussi à détrôner le PS qui tenait la commune depuis… 1908.

Un sage, donc. Parfait bilingue. Il est connu pour ses capacités d’écoute et de dialogue. En août 2007, alors que les négociations de l’Orange bleue battaient le beurre, il fut question que le Palais lui fasse jouer un rôle de médiateur – en tandem avec Herman De Croo. L’affaire n’a finalement pas eu lieu. Mais à l’évidence, Raymond-le-sage était dans les petits papiers du Roi.

F.-Xavier de Donnea

67 ans
Député MR bruxellois

Député de l’arrondissement électoral de Bruxelles-Hal-Vilvorde (dont il connaît dès lors bien les subtilités et autres sensibilités), François-Xavier de Donnea a été (notamment) ministre fédéral de la Défense, bourgmestre de la Ville de Bruxelles et ministre-président de la Région bruxelloise. C’est dire s’il connaît à merveille les différents niveaux de pouvoir du Royaume.

L’homme manie de surcroît à la perfection la langue de Vondel, ce qui lui vaut d’être régulièrement invité sur les plateaux de télé en Flandre. Et d’être apprécié, au Nord, comme un francophone ouvert, tolérant, et ayant une bonne connaissance des deux Communautés.

Discret, il saura assurément préserver la mission que lui a confiée le Roi des regards médiatiques.

Affable, l’homme entretient de bons contacts avec d’éminents représentants, tous partis confondus. On le dit par ailleurs très proche du Palais.

Karl-Heinz Lambertz

56 ans
Ministre-président germanophone, PS

Dans le paysage politique belge, les discrets germanophones vivent un peu à l’écart… – comme on dit, les médias d’ici « n’en ont que » pour les acteurs francophones et flamands. Mais en la personne de Karl-Heinz Lambertz, le souverain s’est déniché un extraordinaire connaisseur de la « chose institutionnelle. »

Juriste de formation, chargé de cours à la faculté de droit de l’UCL, Lambertz est ministre de la Communauté germanophone depuis 1990. Il est ministre-président de cette même Communauté depuis 1999. Il vit à Eupen.

Lambertz est connu pour son urbanité, sa jovialité et son art du compromis – son franc-parler légendaire ne le prive pas d’un sens aigu de la diplomatie.

Récemment, alors qu’il recevait les émissaires du Conseil de l’Europe chargés d’enquêter sur les facilités en périphérie, l’homme déclarait : « C’est un problème entre Flamands et francophones. Je n’ai pas l’habitude de me mêler de ça. » Pour une fois, il le faudra.

drôle de sketch au palais
Commentaire

Rédacteur en chef adjoint

Avec tout le respect que l’on doit au Palais, à ses conseillers et aux vénérables membres du conseil de la couronne : quel sketch !

Certes nous avons retrouvé un gouvernement qui va se focaliser sur le socio-économique, c’est-à-dire tenter de répondre aux attentes prioritaires de la population : pouvoir d’achat, pension, coût astronomique de l’énergie…

Mais qui retrouve-t-on à la tête de cet exécutif ? L’homme aux trois échecs, prisonnier qui plus est – les derniers avatars l’ont montré à suffisance – du cartel dont il est issu. Mais soit : qui d’autre ?

Il fallait éteindre la crise. Mission accomplie. Accomplie vraiment ? On peut en douter. Car sur l’autre volet du psychodrame belgo-belge – la profonde refonte de notre paysage institutionnel, le Roi fait fort. Très fort. Car enfin là où l’on attendait rapidement le ministre-président wallon Rudy Demotte et son homologue flamand Kris Peeters, et où l’on espérait le Bruxellois Charles Picqué, qui voit-on débouler sur scène ? Trois ministres d’Etat dont le moins que l’on puisse écrire est qu’ils incarnent une vision sinon surannée du moins hypertraditionnelle de la Belgique.

Certes, l’équilibre politique est apparemment respecté mais, mis à part le germanophone Karl-Heinz Lambertz, que viennent donc faire les deux autres émissaires « pacificateurs – explorateurs – facilitateurs » dans cette galère ?

En nommant ces trois missi dominici et en n’y accolant pas de Flamand (selon les vœux du CD&V), le Palais – avec la saisissante bénédiction de tous les présidents de parti de la majorité, que l’on a déjà connu mieux inspirés – donne un exécrable signal au pays.

Non seulement à la Flandre, déjà au bord de la crise de nerf linguistique, mais aussi aux innombrables francophones et wallons qui, depuis un an, avaient peu à peu pris conscience que ce pays ne survivrait qu’au prix d’un immense exercice de rééquilibrage des compétences et du financement des entités fédérées et de l’Etat.

Le chef de l’Etat et les partis de la majorité viennent de gagner du temps. Mais pas de la crédibilité.

Ce que dit le Palais

Texto

Voici le texte intégral du communiqué diffusé à 22 h 49 très précisément par le Palais royal. Ce texte met fin à la crise ouverte lundi par l’offre de démission d’Yves Leterme.

Le Roi a confié aux Ministres d’Etat François-Xavier de Donnea et Raymond Langendries et au Ministre-Président Karl-Heinz Lambertz la mission d’examiner de quelle manière des garanties peuvent être offertes pour entamer d’une manière crédible un dialogue institutionnel.

Ils ont accepté cette mission et feront rapport à la fin du mois au Roi.

Le Roi a reçu ce soir le Premier Ministre Yves Leterme au Château du Belvédère.

Le Roi a refusé la démission du gouvernement et a demandé au gouvernement de promouvoir au maximum les chances de ce dialogue.

DELFOSSE,LUC,DE MUELENAERE,MICHEL,BOUILLON,PIERRE,DUBUISSON,MARTINE,LAMQUIN,VERONIQUE
LES PORTFOLIOS : le gouvernement belge
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