L’oncle d’Amérique tendra l’oreille

prière à Téhéran
Nucléaire Une rencontre au parfum de détente, ce samedi à Genève

RETROUVAILLES entre l’Iranien Jalili et l’Européen Solana. Dépêché par Washington, Burns écoutera. Une première depuis 1979.

 ANALYSE

Ce n’est pas encore une percée, mais un dégel. Dès 11 heures, ce samedi à Genève, le négociateur iranien dans le dossier nucléaire, Saïd Jalili, et le chef de la diplomatie de l’Union européenne, Javier Solana, se rencontreront en présence du vice-secrétaire d’Etat américain aux Affaires politiques, William Burns. Avec la bénédiction du président américain, George W. Bush. Même si Washington prend bien soin de préciser que William Burns ne fera qu’écouter et ne participera pas formellement aux discussions, c’est le contact politique le plus important que les Etats-Unis nouent avec l’Iran depuis la Révolution khomeyniste de 1979, dont l’avènement a entraîné la rupture de toutes relations diplomatiques entre Téhéran et Washington.

En 2007, la secrétaire d’Etat Condoleezza Rice et le ministre iranien des Affaires étrangères Manouchehr Mottaki avaient siégé dans la même pièce lors d’une conférence consacrée à l’Irak. Mais ils ne s’étaient pas formellement rencontrés. L’objectif des pourparlers que les deux parties ont souhaité mener à Genève : sortir de l’impasse dans laquelle se trouve actuellement la question de l’enrichissement d’uranium dont on craint que Téhéran ne fasse usage pour se doter de l’arme nucléaire.

Si les Américains viennent en tout petit comité, Javier Solana ne se présente pas seul à Genève. Il sera accompagné par des diplomates des six puissances négociatrices (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Chine et Russie plus l’Allemagne). Preuve que quelque chose bouge : il n’y a jamais eu autant d’activités diplomatiques entre les Six et Téhéran dans un si court laps de temps.

Le 14 juin dernier, Javier Solana présentait sa nouvelle offre aux Iraniens signée par les ministres des Affaires étrangères des six puissances négociatrices (voir ci-dessous).

Deux semaines plus tard, les parties se revoient à Genève. L’offre des Six innove. Appelée « Freeze for Freeze », elle ouvre une période de six semaines pour que reprennent les pourparlers. Durant ce temps, l’Iran n’est pas contraint d’interrompre ses activités d’enrichissement, mais ne doit pas mettre en action de nouvelles centrifugeuses. En contrepartie, les six puissances s’engagent à ne pas prendre de nouvelles sanctions. Après cette période de six semaines, une deuxième période de six mois pourrait s’ouvrir au cours de laquelle Téhéran accepte de suspendre son programme d’enrichissement d’uranium, sans que cet arrêt ne soit définitif.

La proposition de Solana, signée de la main de Condoleezza Rice, rompt avec la logique de l’« Axe du Mal » sur lequel l’administration Bush a placé l’Iran à partir de janvier 2002. Elle rompt avec près de sept ans d’échec et l’exigence maintes fois répétée aux Iraniens qu’ils doivent suspendre l’enrichissement d’uranium avant d’espérer toute négociation. Trois résolutions onusiennes accompagnées de sanctions n’ont permis aucune embellie. La rencontre de Genève ne donnera toutefois lieu à aucune négociation. Ce sera un rendez-vous pour créer les conditions préalables à d’éventuelles discussions.

Le dégel entre Washington et Téhéran a ses raisons. La stratégie infructueuse d’isolement de l’Iran menée par les Américains ces dernières années a permis à l’Iran de renforcer son rôle de puissance régionale dotée d’une capacité de nuisance aussi bien en Irak, en Afghanistan qu’au Liban ou à Gaza.

C’est dans ce contexte que Condoleezza Rice pousse son président à créer une Section des intérêts américains à Téhéran à l’image de ce qui existe déjà à Cuba. James Rubin, qui occupait le même poste que William Burns sous Bill Clinton, appelle de ses vœux la création d’un tel bureau : « Un tel poste ne doit pas être vu ou utilisé comme une opération de renseignement, mais plutôt comme une chance d’observer de près la politique complexe de ce pays. » Même si James Rubin pense qu’il faudra attendre une nouvelle administration pour que les relations entre Washington et Téhéran changent fondamentalement, il estime que ce poste diplomatique « est un pas limité en avant, mais significatif ». Le président ultraconservateur iranien Mahmoud Ahmadinejad s’est même déclaré favorable à l’idée avancée par la secrétaire d’Etat américaine et le ministre des Affaires étrangères, Manouchehr Mottaki, a même évoqué, ce vendredi, la possibilité de discussions sur l’ouverture prochaine d’une liaison aérienne entre les deux pays.

L’important, ce samedi à Genève pour les Iraniens, c’est de ne pas perdre la face. Le guide suprême de la Révolution, Ali Khamenei, a mis en garde. « L’Iran n’acceptera aucune menace » lors des discussions de Genève. Le régime de Téhéran ne tolérera aucune proposition qui dépassera les « lignes rouges » fixées par la République islamique.

Que faut-il donc attendre, en définitive, de cette réunion de Genève ? Un diplomate reste prudent : « Si les parties décident de se rencontrer à nouveau ultérieurement, ce sera une réussite. Si elles fixent déjà les modalités de futures négociations, ce sera un vrai succès. »

REPÈRES

Voici les principaux points de la proposition européenne soumise aux Iraniens.

Energie nucléaire. Réaffirmation du droit de l’Iran à la technologie nucléaire à des fins pacifiques exclusivement. Les six puissances négociatrices sont prêtes à apporter l’aide technologique nécessaire. Elles insistent sur la nécessité de présenter des garanties quant à l’approvisionnement de combustibles.

Politique. Amélioration des relations diplomatiques entre l’Iran, l’Union européenne et les Etats-Unis. Encouragement à des contacts directs. Soutien à l’Iran pour qu’il joue un rôle important et constructif sur la scène internationale.

Economie. Mesures de normalisation des relations économiques et commerciales, aide à l’intégration pleine de l’Iran dans l’économie internationale, y compris dans l’OMC.

Partenariat énergétique. Etablissement d’un partenariat stratégique à long terme entre l’Iran et l’UE et d’autres partenaires.

Agriculture. Soutien à l’agriculture iranienne. Aide à l’autosuffisance alimentaire grâce à une coopération en matière de technologie moderne.

Environnement. Développement d’infrastructures de transport, y compris des corridors internationaux.

Aviation civile. Coopération pour lever les restrictions aux avionneurs exportant des appareils vers l’Iran.

BUSSARD,STEPHANE
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