Youssef Chahine en vers libres

Cinéma Le chantre alexandrin de la liberté d’expression est décédé

Fort en gueule, provocateur, séducteur, irrésistiblement drôle et agaçant, le cinéaste est mort dimanche à 82 ans.

 Le Caire

De notre correspondante

Le ciel du Caire était gris, en ce jour d’hiver mélancolique et Youssef Chahine avait l’humeur assortie quand nous l’avions rencontré sur le tournage d’Alexandrie… New York, un film sorti en 2004. « Je ne peux même plus fumer », râlait-il, pestant contre les médecins qui, une fois de plus, l’avaient sermonné.

Dans les locaux de sa société de production, au Caire, dans un immeuble décrépit du centre-ville, une véritable ruche s’affairait, assistants, cinéastes en devenir, plantons et techniciens. Depuis la rue, les klaxons des voitures se mêlaient à l’appel à la prière, au cliquètement des vélos des livreurs de pain et aux cris des vendeurs de patates douces. Deux têtes étaient passées par l’embrasure de la porte, deux jeunes souriants, garçon et fille, acteurs de sa comédie alors en préparation, Alexandrie… New York. Et Chahine le coléreux avait fondu, tout en sourire et les yeux brillants.

« Grâce à eux, je revis mon adolescence, ce temps béni où l’Egypte était libre, où quand on voyait une belle fille, on ne se demandait pas si elle va à l’église, à la mosquée ou à la synagogue. Je m’en fous vraiment ! Si elle est jolie, elle est avant tout jolie et basta ! »

Puis à nouveau, il s’était emporté, dans un de ces excès si coutumiers, à la fois sincères et prévisibles : « Dans ce pays, il y a des imbéciles qui veulent transformer le cinéma en mosquée ! Si le cinéma égyptien a perdu tout son brillant, c’est qu’il n’y a plus rien d’excitant. Or la jeunesse, c’est la sensualité, c’est la liberté. Les censeurs, je les emmerde ! ».

Fort en gueule, provocateur, séducteur en diable, irrésistiblement drôle et terriblement agaçant, vaniteux et humble à la fois… En près de soixante ans de carrière, Youssef Chahine laisse derrière lui le souvenir complexe d’un homme habité par l’envie de faire passer des messages : « J’essaie de faire comprendre des choses, j’essaie de témoigner d’une Egypte que j’ai connue, où, non la tolérance – quel mot péteux – mais la liberté absolue régnait. »

Cette liberté, c’était celle d’Alexandrie, sa ville natale, à laquelle le cinéaste a rendu hommage dans sa célèbre trilogie Alexandrie, pourquoi ? (1978), La mémoire (1982), Alexandrie encore et toujours (1989). « Je suis alexandrin jusqu’au bout des ongles, précisait le cinéaste, mais je n’y vais plus. Car Alexandrie pour moi est finie, celle que j’aime ne vit plus que dans ma mémoire. Je transporte son esprit avec moi ».

Gabriel Youssef Chahine, dit Jo, éternel galopin, était né en 1926 sur ce rivage sud de la Méditerranée, au carrefour des continents et des civilisations. Sa famille est un condensé de cette Alexandrie tourbillonnante de l’Entre-deux-guerres.

Il y a dans son arbre généalogique du grec, du syrien, du libanais, de ces levantins catholiques venus s’ancrer là, dans cette ville où se mêlent alors dans une cacophonie réjouissante toutes les nationalités, les religions et les langues. On s’y apostrophe en tous dialectes, on y boit coude à coude, après avoir prié Allah, Jésus ou Yahvé.

De cette enfance tumultueuse, il avait gardé cet esprit libre, frondeur et bagarreur. En guerre contre « les totalitarismes, les intégrismes, les imbéciles », Youssef Chahine était un farouche opposant du président Hosni Moubarak. Ces dernières années, il ne cessait de conspuer les Etats-Unis de George W.Bush, coupables, selon lui, d’avoir réduit à néant une Amérique « tant aimée, celle de la liberté, des comédies musicales. Avec Hedi Lamarr, ajoutait-il, le rêve américain était splendide, mais quand on remplace Fred Astaire par Stallone, il y a de quoi se flinguer, non ? »

Et de partir, une fois encore, dans un grand éclat de rire, rocailleux et grinçant à la fois. « Le rire est la meilleure arme des Egyptiens, qui ont toujours combattu l’oppression des autocrates par la boutade. Si vous voulez savoir ce qui se passe vraiment dans ce pays, marchez dans la rue et vous allez entendre des blagues, des rires vraiment gras. C’est le peuple qui rit le plus et c’est pourtant un des plus misérables. »

Un peuple qui l’a d’abord adoré, avant de le bouder. Conquis par les débuts du cinéaste, et son inoubliable Bab el-Hadid (Gare Centrale, 1958), un des films cultes du cinéma arabe, les Egyptiens l’ont peu à peu renié, au moment où celui-ci s’est mis à connaître ses premiers succès internationaux. Trop intello, trop politique, trop provocant. Et bien trop libre, au goût des fondamentalistes qui l’ont plus d’une fois attaqué devant les tribunaux pour blasphème, après qu’il eût osé personnifier le prophète Joseph dans son film L’Emigré (1995). Chahine s’en moquait.

« Je n’en ai rien à foutre du pouvoir, des intégristes et des censeurs. Ils ne me font pas peur, ils ne me feront pas taire ». Et d’ajouter, dans la foulée, plein de morgue : qu’ils « aillent aussi se faire foutre, ceux qui parlent de conflit des civilisations. C’est un mot que je ne comprends pas, et que je ne veux pas comprendre. Il n’y a aucune raison pour opposer ainsi des cultures, des civilisations. Cela n’a aucun sens ».

Dans Chaos, son dernier film, qu’il cosignait cette année, épuisé, avec son assistant et élève Khaled Youssef, Chahine l’Alexandrin avait une nouvelle fois laissé parler sa colère, dénonçant les violences policières d’un commissariat du Caire. Pour la première fois depuis longtemps, le public égyptien avait répondu en masse, sidéré de voir avec quel courage le vieil homme continuait à dénoncer les travers de sa société, tout en brossant avec tendresse les portraits de l’Egypte qu’il aimait. Celle d’un peuple gai et libre, plein de dérision et d’orgueil. A son image.

GUIBAL,CLAUDE
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