L’AKP, au pouvoir en Turquie, ne sera pas suspendu

Soupirs de soulagement en Turquie. Et au sein de l’Union européenne. La Cour constitutionnelle d’Ankara a rejeté mercredi une demande d’interdiction du Parti de la justice et du développement (AKP).

 Accusée d’« activités antilaïques », la formation au pouvoir est passée entre les mailles du filet. Six juges sur onze se sont prononcés en faveur de l’interdiction. Il aurait fallu l’accord de sept d’entre eux pour mettre un terme aux activités de l’AKP – qui sera toutefois privé de sa dotation annuelle. Un « sérieux avertissement », selon la Cour.

Le diplomate en chef de l’Union européenne, Javier Solana, parle d’une « bonne nouvelle ». Parce qu’elle permet d’éviter le chaos politique : l’AKP représente 47 % de l’électorat. Il n’empêche : la mise en garde est réelle quant à son comportement.

L’AKP sauve sa peau, de justesse

Turquie Le parti au pouvoir ne sera pas interdit par la Cour constitutionnelle

DIvisÉs, les juges de la haute cour ont seulement donné un sévère avertissement au parti, d’obédience islamiste.

ISTANBUL

DE NOTRE CORRESPONDANTE

Le parti de la justice et du développement (AKP) a échappé de justesse à la dissolution. Après trois jours de délibération, à huis clos, les onze juges de la Cour constitutionnelle ont rejeté hier la demande en dissolution du parti au pouvoir depuis 2002 en Turquie, accusé de saper le régime laïc turc.

Cette décision s’est jouée à un seul vote. Sept voix étaient nécessaires pour interdire le parti. Or six juges se sont prononcés en faveur de la dissolution. L’AKP écope en revanche de sanctions financières. Il devra rendre la moitié des 45 millions de livres turques (22,5 millions d’euros) reçus l’an dernier du trésor public.

« La décision de couper l’aide publique a été prise car certains membres qui ont estimé que le parti était devenu le foyer d’activités antilaïques, toutefois pas suffisamment sérieuses (pour devoir le fermer) », a détaillé Hasim Kiliç, le président de la Cour constitutionnelle. Au total, quatre juges ont soutenu l’idée de sanctions financières. Seul un membre de la Cour a rejeté toute sanction contre ce parti issu de la mouvance islamiste et créé en 2001. Le président de la Cour a appelé l’AKP à « bien analyser » cette décision qu’il a qualifié d’« avertissement sérieux ».

« Je veux croire que cela mettra en évidence le besoin de faire baisser la tension qui règne dans la vie politique turque », a-t-il ajouté.

Cette décision met fin aux spéculations sur les scénarios catastrophes qu’une dissolution du parti aurait pu engendrer. Scénarios redoutés par le parti au pouvoir et ses supporteurs, mais aussi par les milieux économiques et par l’Union européenne. Septante et un membres de ce parti échappent à l’interdiction politique, dont le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan en personne et le président de la République, Abdullah Gul. Le spectre d’élections anticipées s’éloigne tout comme celui de la chute du gouvernement et de l’ouverture d’une nouvelle période d’instabilité. « Cette décision ressemble à une opération microchirurgicale réussie. Elle a atteint son objectif sans créer de dégâts, constate Haluk Sahin professeur à l’université Bilgi d’Istanbul. L’AKP est considéré comme coupable car les juges ont confirmé qu’il était devenu le foyer d’activités antilaïques. Il doit désormais faire attention à ses actes mais est autorisé à poursuivre. C’est une deuxième chance donnée à Erdogan ». Elle a été accueillie avec des applaudissements par certains députés de l’AKP, auxquels la direction du parti avait interdit de faire des commentaires. Il aura d’ailleurs fallu attendre le milieu de soirée pour qu’Erdogan, chef du parti, commente ce jugement. Se disant « soulagé », il a maintenu sa ligne de défense. «

L’AKP, qui n’a jamais été le centre d’activités antilaïques, continuera à défendre les valeurs fondamentales de la République », a-t-il déclaré. Le constitutionnaliste Leven Köker, connu pour ses affinités avec l’AKP, résume lui aussi le sentiment général des supporteurs de ce parti. « Cette décision est une bonne décision. La dissolution aurait été un désastre pour la démocratie turque. Toutefois, dix des onze juges ont trouvé des preuves dans l’acte d’accusation que le parti était devenu le centre d’activités contraires à la laïcité. C’est beaucoup. J’aurais préféré l’absence totale de sanction. »

Les opposants les plus féroces au gouvernement, représentés entre autres par le parti républicain du peuple (CHP), n’ont pas crié victoire. Pour certains, seule l’interdiction de l’AKP peut renforcer la laïcité, qu’ils estiment menacée. Le leader du CHP, Deniz Baykal, a ainsi été très bref dans son allocution : « La Cour constitutionnelle n’a pas résolu la crise. Elle l’a constatée. » Plus loquace, le député Hakki Suha Okay, a appelé à « tirer les leçons » de cette décision, « expression évidente de la nécessité pour certains partis d’abandonner les comportements politiques contraires à l’état de droit et laïc ».

Une nouvelle question se pose désormais. L’AKP entendra-t-il ces appels ? Comment se comportera Recep Tayyip Erdogan, leader d’une formation qui reste, d’après les sondages, soutenue par une large partie des électeurs mais qui, depuis un an, a été affaiblie par une série de revers juridiques. Les sanctions de la Cour constitutionnelle s’ajoutent à l’annulation, en juin de la loi autorisant le foulard islamique dans les universités. La semaine dernière, le Premier ministre avait estimé qu’il fallait rétablir la paix civile. Le temps semble désormais venu.

NERBOLLIER,DELPHINE
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