Vivre, intensément

Isabelle Lemal, journaliste au « Soir » depuis 1994 et responsable du « Swarado », est décédée vendredi, à 37 ans, des suites d’une longue maladie.

Solaire. C’est ce mot qui vient à l’esprit, immédiatement. Pas qu’il soit le seul. Mais parce qu’il s’impose, parce qu’il dit tout d’« Isa ». De sa beauté, de sa sérénité, de sa générosité, de la douceur de son sourire, de son visage de madone, de sa grâce, de son enthousiasme. De son insubmersible ferveur à se battre pour ce qu’elle voulait voir advenir et contre ce qu’elle refusait d’accepter. Solaire, parce que ce mot dit tout de la contagion rayonnante de toutes les formes de sa beauté intime.

Nous en avions rêvé, de son retour à la rédaction, mais nous craignions tant qu’il ne se concrétise pas. La mort de Bénédicte Vaes, il y a moins d’un an, avait comme précipité la coupure de ce fil de vie qu’Isabelle avait pourtant farouchement et patiemment tissé, brodé, solidifié depuis toutes ces années où la maladie, insupportable rebelle, se refusait à quitter le corps de cette jeune femme superbe, toute d’émotion, de conviction, de passion et de talent.

Une journaliste, à fond. Du Soir, cela ne se discutait pas. Mais une journaliste politique dans l’âme, tatouée par ces années passées au service politique dans l’antre du chef-initiateur, du père-confident, Luc Delfosse. La passion dévorante du quotidien avait pourtant été soudain supplantée dans son cœur et ses priorités par l’arrivée de deux petits êtres magnifiques, Marie et Dorian, destinés à être à leur tour ses soleils à elle, « Isa ».

La présence sournoise, perverse, intolérable de la maladie, son retour à répétition, obscurcissant chaque tranche de vie et de bonheur, en auraient rendu d’autres amers ou repliés sur eux-mêmes. Pas de cela pour « Isa ». Présente à nos côtés dans tous les combats pour la défense des valeurs du Soir, l’intégrité de sa rédaction, ou la vitalité du supplément Swarado qui a eu la chance de bénéficier de son professionnalisme tatillon, de son entêtement forcené à rendre les textes accessibles, les mises en page originales pour « ses » ados. Elle aurait pu se protéger du malheur des autres ; au contraire, elle plongeait sans retenue dans les tristesses, donnait tout ce que son corps et son cœur recelaient de chaleur et de courage à ceux qu’elle croisait et qui étaient dans la peine.

Des tas de projets

Il y a deux mois, elle s’était promis de se remettre à son PC, avide de donner sa contribution de « jeune née après la première réforme de l’Etat », dans l’opération « Pas d’avenir, cent projets » que Le Soir avait lancée. A 37 ans, « Isa » avait, de fait, des tas de projets en elle, pour Raymond, son époux, pour Marie, pour Dorian. Elle avait aussi des tas de projets pour nous, journalistes du Soir ou citoyens belges. C’est tout simplement épatant. C’est tout bonnement époustouflant. C’est une nécessité qu’« Isa » nous impose, au-delà d’elle-même aujourd’hui : vivre, intensément.

Je vous imagine, « Isa » et « Béné », en train de monter un quotidien là où vous êtes pour faire connaître vos éblouissements, vos indignations, vos coups de gueule, pour bousculer les tièdes, pour animer les mous dans de grands éclats de rire. Car je ne peux imaginer vos énergies à l’arrêt. Ce serait trop insupportable pour nous tous ici, rue Royale, chez vous.

« Ça noircit le blanc de l’œil, et puis ça enlaidit »

Depuis vendredi matin, la rédaction du Soir est plongée dans une infinie tristesse. Isabelle Lemal s’en est allée, emportée par la maladie. Elle s’est battue, sans relâche, avec force et détermination. En nous donnant, à chaque instant, une leçon de courage et de lucidité. Sans jamais verser dans le pathos ni l’appel à la compassion. En rapportant, toute en franchise, souvent avec humour, les nouvelles les plus fraîches concernant ses « foutues méta ». Une patiente certes, mais éternelle journaliste, toujours prête à mettre le doigt sur les failles d’un système hospitalier qu’elle connaissait mieux que quiconque…

Durant ces longs mois, Isabelle, « Zaza » pour les intimes, fut grande et digne à la fois. Obstinée et combative. Clairvoyante et lumineuse. Coquette et espiègle. Aujourd’hui, un vide immense règne dans la rédaction. Le Soir perd une amie de cœur, une personnalité forte et attachante, une journaliste de caractère.

Depuis 1994, Isabelle a embrassé « deux carrières » au Soir. L’une, au service du quotidien, de l’actualité politique et sociale. L’autre, à la pointe de l’info destinée aux adolescents. Des soins de santé au « 16 rue de la Loi ». Du gouvernement Dehaene à la dernière mode branchée chez les teenagers. Elle était curieuse, entêtée, soucieuse de ne jamais plonger le lecteur, si jeune soit-il, dans la médiocrité ou la facilité. Elle était exigeante avec elle-même et avec les autres. Affable et gaie, rieuse et créative, mais toujours prête à aller au charbon. Pour défendre ses opinions de femme libre et émancipée, soucieuse de progrès et de justice sociale.

Isabelle osait ramer à contre-courant. Affronter ses informateurs, prendre un collègue à rebrousse-poil, mettre le doigt sur le « politiquement correct ». Derrière son visage doux, son regard tendre, se cachait un esprit franc, trempé, jamais en panne d’une pensée critique ou d’un spirituel persiflage. Mais Isa était aussi (et avant tout) une épouse et une mère tendre, soucieuse de préserver son jardin secret, de soigner au quotidien ce qu’elle baptisait volontiers les « petites choses de la Vie ».

Aujourd’hui, la rédaction du Soir est cruellement en deuil. Elle a perdu sa copine, sa confidente, sa joyeuse voisine de bureau. Elle perd aussi un regard décalé sur l’actualité, une plume alerte, une collègue d’exception. Mais comme Jacques Prévert dans la « Chanson des escargots », Isa nous aurait sans doute dit :

« Ne prenez pas le deuil

C’est moi qui vous le dis

Ça noircit le blanc de l’œil

Et puis ça enlaidit. »

En ajoutant, d’une voix de miel et de feu : « Reprenez vos couleurs, les couleurs de la vie. » La Société des journalistes professionnels du Soir (SJPS)

Le bonheur n’est pas au bout du chemin

Isabelle, tu te souviens de cette phrase gri-gri dont on usait comme ces vieux chamans qui jettent de la poudre de perlimpinpin sur le feu ?

Elle disait ceci : « Le bonheur n’est pas au bout du chemin, le bonheur c’est le chemin. »

Elle me vient de mon père qui était un sage et qui, comme toi, n’avait ni peur de déposer son cœur sur sa main ni peur de gronder comme un volcan pour contrer les imbéciles, les menteurs et les pratiques interlopes.

Le bonheur ? J’attendais, aveugle et tranquille, ton retour, comme la chose la plus naturelle qui soit.

Aujourd’hui, à regarder le vide, à vaciller en pensant à toi et aux tiens, à ces petits bouts, à tes soleils, à ton homme, à ton sourire de Mona Lisa, à tes colères de résistante quotidienne, à tes fous rires de collégienne quand la fatigue du vendredi nous submergeait et que les mots pétaradaient comme des gros cubes, à cette dégaine mentale si particulière de la journaliste politique que tu étais viscéralement, à la femme libre, rebelle et à la fois bonne pomme, tendre et impitoyable, je la tourne et la retourne, cette phrase magique et je la hurle aux nuages qui écrasent cet août.

Submergé de tristesse et de fureur.

DELFOSSE,LUC,DELVAUX,BEATRICE

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