sous le feu russe

La Géorgie paye cher son entrée en Ossétie du Sud. La riposte de Moscou est globale. « Disproportionnée », selon les Occidentaux. Un cessez-le-feu ?

Le président géorgien Mikhaïl Saakachvili espérait reconquérir l’Ossétie du Sud, ce territoire séparatiste lui appartenant. Une erreur stratégique ? Un piège dans lequel il serait tombé ? Toujours est-il qu’en se frottant à Moscou, le héros de la « révolution des roses » a mis son petit pays du Caucase dans de sales draps.

La réaction de Moscou a été impitoyable. Des troupes sont entrées en nombre en Ossétie du Sud, tandis que des bombardements touchaient plusieurs villes, ailleurs sur le territoire géorgien. Dont le port de Poti, stratégique pour le trafic pétrolier.

Samedi, un autre front s’est ouvert en Abkhazie, un autre territoire séparatiste prorusse.

La petite escapade nationaliste tourne au cauchemar. Alors que les Occidentaux dénoncent une riposte « disproportionnée » de la part de Moscou.

Au bord de la défaite, la Géorgie a annoncé le retrait de ses troupes d’Ossétie. Les chancelleries du monde entier ont, quant à elles, multiplié les avertissements et les appels au cessez-le-feu. La France, présidente en exercice de l’Union européenne, a entamé une médiation. Le président Nicolas Sarkozy se rendra à Moscou en début de semaine.

Ce conflit soudain, et brutal, n’est pas sans faire penser aux heures noires des Balkans. Une fois encore, l’instabilité se trouve aux portes d’une Europe qui peine à parler d’une seule voix.

Les Russes matent la Géorgie, qui vit une tragédie
Caucase Les Occidentaux parlent d’une riposte « disproportionnée » de Moscou

Dans les rues de Tbilissi, on fait le gros dos et l’on se dit prêt à se battre jusqu’au bout. En craignant pour sa survie…

Reportage

Tbilissi

de notre correspondant

Je me suiciderais peut-être si mon fils devait mourir, mais je veux que nous récupérions Tskhinvali. Je ne veux pas que mon fils soit vivant et lâche, advienne que pourra. » Si Nadiko, plantureuse quinquagénaire toute vêtue de noir, n’ose évoquer trop directement la mort de son fils, elle n’en est pas moins radicale, à l’image des mères de l’Antiquité affirmant préférer voir leurs fils morts en vainqueurs plutôt que vivants mais défaits. Le propos témoigne peut-être de l’émotion qui submerge la Géorgie en guerre contre le voisin russe. Il n’en dit pas moins très long sur l’ambiance qui règne à Tbilissi. Malgré tout, Nadiko garde le sourire. Son fils, qui a combattu dans les rangs de la coalition américaine en Irak, est vivant. Il a été « parmi les derniers à quitter Tskhinvali », capitale de la république séparatiste d’Ossétie du Sud, avant que les Russes la reprennent aux Géorgiens samedi. La fierté perce discrètement dans sa voix. Elle ne veut pas en rajouter. Derrière elle, des familles, le visage blême, s’agglutinent devant les listes des soldats et civils blessés scotchées sur les murs de l’hôpital républicain. Lire le nom de son proche est paradoxalement un soulagement… c’est qu’il n’est pas mort. Plus souvent encore qu’à l’accoutumée en Géorgie, on s’étreint, on s’embrasse, on se

serre les uns contre les autres. Mais vite, la tristesse revient s’afficher sur les visages. La guerre est mal engagée, les Russes ont l’air de vouloir en découdre.

Ayant peine à se convaincre, un peu hésitant, Rouslan, réfugié d’Abkhazie, l’autre région séparatiste de Géorgie, qui échappe au contrôle de Tbilissi depuis 1993, se dit prêt à prendre les armes. « On ne peut compter sur personne, l’Occident ne fait rien, concrètement. Que pouvons-nous faire d’autre que de nous battre avec nos petits moyens ? »

Unanimement ou presque, les hommes se disent prêts à donner leur vie pour la patrie géorgienne, avec le brin de théâtralité caractéristique de ce petit peuple caucasien, de 4,5 millions d’âmes bien trempées. Mais nombreux sont aussi les Géorgiens à douter de la volonté de tous les hommes d’aller se battre, « peut-être parce que nous savons au fond de nous que la partie est inégale et que ce serait en vain », commente une jeune femme. Pour l’heure, seule une partie des réservistes a été rappelée. Pas encore de mobilisation générale.

Rares sont ceux qui ne se disent pas « à 100 % derrière Micha », Mikhaïl Saakachvili, le très pro-occidental président géorgien arrivé au pouvoir avec la « Révolution des roses » de novembre 2003. N’est-il pas coupable d’aventurisme dans un combat qui semble perdu d’avance face à l’ours russe ? « Pas du tout, les Russes sont 100 % coupables. Il suffit de regarder la télévision pour le comprendre », affirme Aleko, jeune homme de 28 ans, qui rôde autour de l’hôpital républicain de Tbilissi, après y avoir rendu visite à un de ses proches, un soldat blessé en Ossétie du Sud il y a quelques jours. Et tant pis si la télévision géorgienne est manifestement plus au service du pouvoir que de la vérité.

Rares sont ceux qui s’opposent à l’union sacrée qui se crée quasi naturellement chez un peuple en guerre. « Micha », que beaucoup critiquaient il y a quelques semaines encore, après l’élection présidentielle, en janvier dernier, et les élections parlementaires, en mai, disputées et gagnées avec des moyens pas aussi démocratiques que ne le prétend le meneur de la « Révolution des roses », est aujourd’hui un héros pour nombre des Géorgiens. « Personne n’a un président comme cela », explique Otar, errant lui aussi devant le hall d’entrée de l’hôpital républicain.

Dans sa cuisine de Saburtalo, quartier excentré de la capitale géorgienne, Nana s’en prend à tout le monde, elle. Mais c’est par les Russes qu’elle commence sa diatribe. Pour finir par blâmer Mikhaïl Saakachvili et son « aventurisme ». « Ce type-là est incapable de contrôler ses nerfs. Il est toujours énervé, ça devait se terminer comme ça. » Et cette professeure d’université d’évoquer les terribles heures qu’a connues la Géorgie aux premières heures de son indépendance, entre 1991 et 1993, entre guerre civile, conflits séparatistes et crises énergétiques. Un vrai traumatisme.

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