Il s’en va… et l’armée reste muette

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Pakistan Après neuf ans de pouvoir, démission surprise du président Musharraf

Lâché par l’armée, menacé d’une mise en accusation parlementaire, Musharraf quitte l’avant-plan de l’Histoire.

Prenant à contre-pied certains de ses plus proches collaborateurs, le président pakistanais Pervez Musharraf, 65 ans, a procédé ce lundi vers 9 h 15 et durant près d’une heure, à une allocution télévisée en langue ourdou pour annoncer sa… démission. Confronté depuis le 7 août à une possible destitution par voie parlementaire, mis en demeure depuis samedi de démissionner « dans les deux jours » faute de quoi il serait mis en accusation ce mardi pour violation de la Constitution (Le Soir de lundi), l’ex-général a vu ses dernières chances de survie politique s’évanouir lorsqu’en fin de semaine dernière l’armée a refusé de jouer le rôle d’arbitrage demandé. Il semble que le président Musharraf ait démarché le chef de l’armée, le général Kayani, afin que lui ou l’armée joue un rôle de relais ou de médiateur dans la crise politique. Mais l’armée a fait savoir aux deux camps (présidence et majorité gouvernementale) qu’elle demeurerait scrupuleusement en dehors de l’affrontement politique.

Cette neutralité de l’armée, inédite en 61 ans d’indépendance pakistanaise, est sans doute le progrès historique le plus important survenu durant cette crise mais elle a dans l’immédiat contraint le président à quitter ses fonctions.

Qu’a obtenu M. Musharraf en échange de sa démission ? Officiellement, il « ne demande rien », mais les journaux pakistanais du lundi matin annonçaient un ultime délai dans la mise en accusation du président, histoire de finaliser les négociations liées à son départ. Il y a donc bien eu négociation. Il ne devrait cependant pas y avoir d’exil.

Par ailleurs, en une heure d’allocution télévisée, M. Musharraf a eu amplement le temps de nier l’ensemble des accusations proférées à son égard, et de procéder à un bilan de ses neuf années de pouvoir. En des termes forts proches de ceux dont il avait usé en janvier à Bruxelles, Pervez Musharraf a rappelé avoir pris en main en 1999 un Etat semi-voyou, économiquement au bord de la faillite. Malgré les défis historiques du 11 septembre 2001, de la sécession insurgée des territoires du Nord-Ouest et du tremblement de terre du Cachemire, il a rappelé avoir conféré ces dernières années au Pakistan un taux de croissance annuel de 7 %, avoir permis l’irrigation de 1,21 million d’hectares, et lutté avec détermination contre le terrorisme. « Vous devez aussi vous rappeler que c’est moi qui ai organisé des élections libres et équilibrées », a-t-il martelé, avant d’annoncer sa démission « pour ne pas compromettre la stabilité du pays, éviter d’insulter la fonction présidentielle (…) et éviter au Parlement les maquignonnages ».

Si certains aspects de ses neuf ans de pouvoir ont bien sûr été tus – la répression au Baloutchistan, la terreur via les services de renseignement, les budgets fantômes de l’éducation, la compromission avec les madrasas, etc. – le président sortant a également souligné les manquements des nouveaux gouvernants du PPP et du PML-N : « Ils ont trompé le peuple. Ils voulaient gagner contre moi mais se moquaient de ce que cela allait coûter au pays. [Depuis qu’ils sont au pouvoir] la Bourse de Karachi a perdu 5.000 points, la roupie a perdu 30 % de sa valeur, et nous ne produisons plus que 10.000 MW au lieu de 14.000. Pourquoi ? » Ceci alors que le pays connaît une crise énergétique sans précédent.

Tirant sa révérence, Musharraf a ainsi rappelé que, dans le meilleur des cas, le Pakistan découvre aujourd’hui une « démocratie de coquins » qui ne sera pas nécessairement plus facile à gérer que la dictature. Une haine commune envers le président était jusqu’à ce jour ce qui cimentait le mieux les principaux partis de la majorité. Ce ciment est parti avec Musharraf, mais les problèmes demeurent.

Qui sera le prochain président : un Pachtoune ou une femme ?

Selon les termes de la Constitution, le président Pervez Musharraf devait adresser ce lundi sa lettre de démission au président de l’Assemblée, auquel il revient, dès réception de cette lettre, d’assumer jusqu’aux prochaines élections les fonctions présidentielles. Cette vacance de fonction, précise la Constitution, doit se terminer par des élections à tenir dans les trente jours : les quatre assemblées régionales (Baloutchistan, Sindh, Pendjab et NWFP) et l’assemblée nationale éliront alors le nouveau président. Ou devrait-on écrire « la nouvelle présidente » ?

C’est bien davantage qu’une hypothèse rhétorique. En fait, dès ce lundi les pouvoirs présidentiels auraient dus être confiés à des mains féminines : proche de l’ex-Premier Benazir Bhutto, Fahmida Mirza, médecin pédiatre de 51 ans, avait été élue par ses pairs le 19 mars dernier à la présidence de l’Assemblée nationale. C’est donc elle qui aurait dû recevoir ce lundi la démission présidentielle et assumer ad interim les plus hautes fonctions. Mais par un curieux rebond de l’Histoire, c’est au président du Sénat, Mohammadmian Soomro, qu’est revenue cette charge intérimaire. On se rappellera que c’est lui déjà qui, en novembre dernier, avait eu à diriger le gouvernement intérimaire après dissolution de l’Assemblée. Mais pour Mme Mirza, la déconvenue pourrait n’être que de courte durée.

Dès la mi-juin, le PPP – auquel appartient Mme Mirza – revendiquait le poste présidentiel, une exigence réaffirmée ce lundi par le coprésident du PPP et fils de Benazir Bhutto, Bilawal Bhutto. L’arithmétique parlementaire lui donne ce droit, même s’il faudra négocier et éventuellement céder le poste de Premier ministre à l’ex-Premier Nawaz Sharif, du PML-N. Ce dimanche, l’autre coprésident du PPP, Asif Ali Zardari, père de Bilawal et veuf de Benazir Bhutto, est allé plus loin : il a déclaré sur la chaîne de télévision pakistanaise ARY que le « futur président du Pakistan pourrait être une femme », bien que « la décision finale dépende de l’évolution d’un consensus au sein de la coalition ».

Mirza présidente ? « C’est l’un des scénarios », nous confirmait ce lundi de Lahore le porte-parole du PPP Munawar Anjum, ancien porte-parole de Benazir Bhutto durant ses années d’exil. « Mais Asif Zardari est lui aussi un candidat possible (NDLR : Zardari a pourtant rejeté ce dimanche cette possibilité), et les autres partis tentent d’avancer d’autres noms. » Parmi ceux-ci, des personnages aussi prestigieux mais improbables qu’Akhtar Mengal, président du Parti national baloutche, activiste et héros de la cause baloutche, libéré le 19 mai après 18 mois de détention secrète et de tortures. Mais un autre nom circule : celui d’Asfandayr Wali Khan, ce Pachtoune qui dirige le Awami National Party (ANP) et a renvoyé les religieux et néotalibans sur les bancs de l’opposition.

LALLEMAND,ALAIN
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