La nuit qui a changé Wall Street

Lehman Brothers et Merrill Lynch emportées par la crise des subprimes. Le modèle succombe à ses excès.

Depuis le début des années 1980, Wall Street, c’était avant tout cinq banques. Cinq institutions maîtresses de ce qui se faisait de mieux sur la planète finance, des fusions aux acquisitions, des émissions d’actions ou d’obligations aux mises en Bourse, du courtage de toutes les catégories de titres aux innovations financières les plus marquantes. Goldman Sachs, Morgan Stanley, Merrill Lynch, Lehman Brothers et Bear Stearns étaient les « bulge brackets », comme les appelaient respectueusement les banquiers internationaux. Elles constituaient la crème de la crème, la matrice de la finance mondiale, d’où se propageaient les principales initiatives et où convergeaient les grandes affaires.

Ce monde n’est plus. Des cinq princes de Wall Street, il n’en reste plus que deux, Goldman Sachs et Morgan Stanley. Deux autres, Lehman Brothers et Merrill Lynch, ont sombré l’espace d’une nuit, celle de dimanche à lundi. La première s’est déclarée en faillite hier matin à la première heure, la plus grande faillite de l’histoire américaine. La banque s’est placée à l’abri de la loi américaine dont le chapitre 11 prévoit une protection spéciale contre les créanciers, le temps que la maison se réorganise, autrement dit qu’elle vende ses activités aux plus offrants. Ses actionnaires ont tout perdu et ses 25.900 employés sont placés dans la plus grande des incertitudes quant à leur avenir. La marque est détruite. Une histoire de 158 ans, commencée avec le financement de la construction des chemins de fer, prend brutalement fin.

Plutôt que de risquer une telle issue, la seconde a préféré sacrifier son indépendance et se vendre à la plus grosse banque de guichets et de réseaux d’agences, Bank of America. Ce géant provincial est basé bien loin de Manhattan, à Charlotte, une ville moyenne du Sud-Est. Les actionnaires de Merrill Lynch en retireront néanmoins 50 milliards de dollars et les 60.000 employés ont la garantie de conserver leur job, jusqu’à nouvel avis. Mais leur banque disparaît du paysage après 94 ans d’existence.

Le cinquième joyau de la couronne, Bear Stearns, avait disparu le 17 mars dernier après un autre week-end de folie. Elle s’était fait racheter pour une somme symbolique par JP Morgan Chase, géant de la banque universelle américaine. La Fed, la banque centrale, prodiguait sa bénédiction en injectant 29 milliards de dollars pour couvrir les pertes des positions subprime à risque de Bear Stearns.

Très critiquée pour son implication financière, la Fed n’était pas prête à rééditer son engagement. Le Trésor ne l’était pas davantage. Il était assailli de reproches pour avoir cautionné pour 200 milliards de dollars – un record – les deux institutions de refinancement immobilier Freddie Mac et Fannie Mae. Or tant Lehman Brothers aux abois que ses éventuels repreneurs misaient justement sur le scénario du deus ex machina financier.

Tout s’est joué en deux jours, de vendredi soir à dimanche en fin de journée dans les locaux de la Fed de New York. Convoqués, les grands patrons des « bulge brackets » sont présents, tout comme ceux de JP Morgan, Citigroup, Credit Suisse et la britannique Barclays. But : trouver une solution de reprise pour Lehman, qui, écrasée par ses crédits à risque, vit ses derniers jours de banque indépendante.

Ce sera mission impossible. Face à l’intransigeance de Timothy Geithner, président de la Fed de New York, et de Henry Paulson, secrétaire au Trésor et ancien patron de Goldman Sachs, les acquéreurs potentiels, avant tout Bank of America et Barclays, se retirent. Ils n’ont pas obtenu les garanties qu’ils étaient venus chercher.

Ce week-end de crise n’est cependant pas inutile. Un fonds de cautionnement de 70 milliards de dollars est constitué par 10 grandes banques internationales dont UBS et Credit Suisse. La Fed accepte d’assouplir encore ses conditions de refinancement des banques commerciales. Et Bank of America, en profite pour faire une offre de reprise à Merril Lynch, un peu moins affecté par la crise. Celle-ci sait qu’elle tient là sa dernière chance. Après l’écroulement de Lehman, c’est elle qui deviendra la nouvelle pestiférée des marchés boursiers.

Lundi, Wall Street a découvert son nouveau visage, très différent de l’ancien. « Les plaques tectoniques du système financier se déplacent. Il en ressortira un nouvel ordre », lançait le patron d’une grande société de gestion new-yorkaise à l’agence Bloomberg. Le modèle qui a assuré la fortune des grandes maisons d’affaires indépendantes a succombé sous les excès de la crise des subprimes. Désormais, l’avenir s’articule autour des géants universels et des spécialistes de la finance alternative, dans un monde toujours plus multipolaire.

Le siège de Lehman Brothers, à New York. L’une des plus belles « boutiques » de Wall Street part en faillite, après l’échec d’une tentative de sauvetage dimanche.

repères

Le « Chapitre 11 » de la loi américaine sur les faillites, sous la protection duquel vient de se placer Lehman Brothers, vise à permettre aux entreprises américaines de restructurer leurs coûts et de se réorganiser, en se tenant provisoirement à l’abri de leurs créanciers. Il les autorise en outre à s’affranchir, le cas échéant, du cadre contraignant des conventions collectives signées avec les organisations syndicales.

Cette procédure judiciaire de protection de l’entreprise à l’égard des créanciers peut être déclenchée à l’initiative de l’entreprise, sans qu’aucune condition soit posée, ou sur demande des créanciers.

GENIER,YVES
LE PORTFOLIO : La crise financière
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