Vingt ans de réclusion pour les coups mortels à Joe

Justice Adam G. n’est pas un meurtrier, a estimé la cour d’assises de Bruxelles

Le verdict parle de coups mortels involontaires. Mais la sanction pénale frappe Adam G. lourdement.

La main sur le cœur, la première jurée donne lecture du verdict rendu par le jury après quatre heures de délibération. Oui, l’accusé, Adam G., est coupable d’avoir, le 12 avril 2006, « frauduleusement soustrait » son lecteur MP3 à Jo Van Holsbeeck tandis qu’il attendait l’arrivée d’une amie à la gare Centrale. Oui, oui, oui, ce vol a été commis avec ces circonstances aggravantes, qu’il donna lieu à des violences, qu’il fut commis « par deux ou plusieurs personnes » et que « des armes ont été montrées ».

La cinquième réponse suscite un murmure incrédule dans le prétoire : non, Adam G. n’a pas commis un meurtre – un homicide volontaire avec intention de donner la mort – sur la personne de Jo Van Holsbeeck. Il a commis un vol avec violence ayant entraîné la mort sans intention de la donner.

L’effervescence médiatique a presque aussitôt raison de l’abasourdissement de la salle. Emotionnée, une parente d’Adam G. fait un malaise dans l’antichambre du prétoire s’en que nul ne s’en émeuve : la cohue des cadreurs et des photographes s’agglutine, à vingt mètres de là, autour des parents de Jo Van Holsbeeck : anéantis par le verdict, ils n’assisteront pas, annoncent-ils, au débat sur la peine. Mortifiés, écœurés, ceux de Gil Vandendriessche, l’ami de Jo, ont déjà quitté la salle. « Félicitations, vous avez un fils très gentil », a lancé la mère de Gil, à l’adresse de Marek G., le père de l’accusé.

La cohorte des journalistes se déplace avec l’inconstant grégarisme d’un banc de poissons, cherchant dans la salle qui pourra commenter cet ahurissant paradoxe : un jury populaire vient de disculper de meurtre celui qui admet avoir porté à Joe les coups mortels alors qu’un tribunal de la jeunesse a condamné Mariusz, son complice, comme auteur ou coauteur d’un crime commis pour faciliter le vol. « Avec cette conséquence absurde qu’il n’y a plus d’auteur principal », s’est insurgé Jean Vandendriessche avant de fendre la foule.

Les conseils d’Adam G. affichent le profil bas : dans ce contexte douloureux, la décence ne peut s’accommoder que de la plus absolue sobriété. « Pas de commentaire, lance Me Rivière aux journalistes. Réfléchissez plutôt sur votre métier. » Me Clément de Cléty, son coplaideur, traduit avec réserve le soulagement de son client : « Peu lui importe, désormais, la peine qu’on lui infligera : il souhaitait seulement qu’on ne fasse pas de lui un meurtrier. »

A côté, Me Sven Mary, l’avocat de l’une des parties civiles, évoque – « malgré tout le respect qu’il a pour l’institution » – la totale imprévisibilité des jurys populaires. Celui-ci – « d’une haute tenue intellectuelle : huit universitaires », croit savoir un initié – s’est affranchi de la décision prise pour Mariusz par le tribunal de la jeunesse et les dix magistrats professionnels qui ont eu à connaître du dossier. Il n’était en aucun cas lié par cette décision-là. Il s’est, en conscience, forgé sa propre conviction. Que l’opinion ne comprendra pas.

« Le ver était dans le fruit dès lors que la Justice avait opté pour une scission des procédures, confiant le sort de Mariusz et d’Adam à des institutions différentes, commentait un observateur. Ce faisant, elle s’exposait au risque de voir chacun d’eux faire l’objet d’un traitement différencié. Ce qui est arrivé. »

Quand, une demi-heure plus tard, le débat reprend sur la peine, la salle est comble. A l’exception des trois premières rangées de fauteuils qui resteront vides : les parties civiles, révoltées, ont quitté les lieux.

L’avocat général, Michel Nolet de Brauwere, a d’abord cette réflexion sur l’indifférence avec laquelle, selon ses avocats, Adam G., « bourrelé de remords », accueillerait la peine qui lui serait infligée : « Aujourd’hui même, il a clamé qu’il offrirait sa propre existence si ce don pouvait suffire à ramener Joe à la vie – NDLR : ce furent les dernières paroles de l’accusé avant que le jury ne se retire pour délibérer. Je ne suis pourtant pas convaincu qu’il ne se rebifferait pas si je requérais contre lui la peine maximale. »

Le maximum, c’est trente ans. Mais l’éventail des peines, en l’occurrence, est très large puisque la sanction peut être rabattue jusqu’à trois ans. L’avocat général réclamera une peine de quinze à vingt ans, propre à punir la gravité et la violence des faits du crime faits – « un crime lâche et crapuleux » – et à stigmatiser l’attitude du coupable, tout au long de l’instruction : il mettra quatre mois à admettre qu’il est bien l’auteur des coups de couteau, il ne cessera de mentir aux enquêteurs, il tentera de se défausser du plus abject sur son complice et fera appel de la mesure d’extradition dont il faisait l’objet. « Est-ce l’attitude de quelqu’un qui entend s’excuser ? », s’interroge l’avocat général qui ne reconnaît au coupable d’autres circonstances atténuantes que son jeune âge et « la débilité culturelle » du milieu dont il est issu.

De telles circonstances, la défense en énumère en abondance. Me Marie-Jeanne Kayijuka rappelle le jeune âge d’Adam, ses aveux, sa débilité culturelle – les experts ont évoqué « un comportement primaire » –, ses remords, son amendement, le bannissement dont il fera l’objet au sein de la communauté tzigane…

Plus théâtral, Me Frédéric Clément de Cléty martèle : « Il n’y a pas de meurtrier dans cette salle, c’est désormais une vérité judiciaire. Vous m’avez donné raison. » Une peine de dix ans serait un maximum pour la défense.

Interrogé avant la seconde délibération, Adam G. remercie le jury de lui avoir « enlevé cette étiquette de meurtrier ». Il acceptera, dit-il, tout jugement.

Plus de deux heures après le retrait de la cour et des jurés, la sanction tombe, lourde, ferme, et motivée : vingt ans de réclusion. Les faits sont d’une extrême gravité, souligne l’arrêt, et révèlent un mépris total pour l’intégrité physique et la vie en société. La motivation prend également en compte les souffrances et l’énorme chagrin, tant des familles de Joe que de son ami Gil.

Adam G. purgera sa peine dans son pays, comme le prévoyait l’accord d’extradition conclu entre la Belgique et la Pologne. Où il sera admissible à une éventuelle libération anticipée dès la moitié de la peine.

DETAILLE,STEPHANE,BORLOO,JEAN-PIERRE

LES PORTFOLIOS :  Hommage à Joe Van Holsbeeck

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