Festival de pirates à Lilliput-Land

Cinéma « Louise-Michel » enchante la compétition officielle de San Sebastian

Yolande Moreau et Bouli s’associent dans le film de Delépine et Kervern pour faire la peau au grand capital.

San Sebastian

De notre envoyé spécial

Entre l’esprit de la déconne de C’est arrivé près de chez vous, du trio Belvaux-Poelvoorde-Bonzel, et le radicalisme anar de Fermeture de l’usine Renault à Vilvoorde, de Jan Bucquoy, Louise-Michel, présenté mardi soir au festival de San Sebastian, se déguste comme une praline piégée. Le film est une réussite. C’est aussi une pépite d’humour noir et de subversion carabinée, non dénuée d’émotion. Autant de références qui lorgnent vers la Belgique, et il n’y a pas de hasard. Benoît Delépine et Gustave Kervern, célèbres gagmen du génial Groland (Canal +), sont les plus Belges des cinéastes français. Chacun de leur film (les deux précédents : Aaltra et Avida) est à sa façon une déclaration d’amour aux dingos de Lilliput-Land. Le casting du film, partiellement tourné à Bruxelles, ressemble à une galerie de portraits de nos plus beaux spécimens. Outre Bouli et Yolande, on y retrouve Benoît Poelvoorde (dans le rôle d’un cinglé obsédé par les attentats du 11 septembre), Robert Dehoux (le vieux Sioux de l’anarchie made in Belgium), Jackie De Nayer, Sylvie Van Hiel, Lemy Cétol…

D’autres sont là, qui poussent le bout de leur nez d’une scène à l’autre. Comme Siné (en Papa de Bouli), Albert Dupontel (en tueur serbe), Mathieu Kassovitz (le producteur du film) ou Philippe Katerine (dans son propre rôle). Célèbres ou anonymes, ils ne répondent qu’à un seul mot d’ordre, exigé par le tandem réalisateur : les copains d’abord.

Le film détonne avec le climat ambiant du festival, qui pourrait pour le reste être subventionné par Prozac ou Xanax, tant les films y sont particulièrement tristounets. Il n’en a pas moins fait forte impression. En suscitant de la part d’un spectateur belge ce commentaire pertinent : « c’est un bijou qui fond dans la bouche comme un écureuil épileptique. »

Devant un parterre de journalistes espagnols, Kervern et Delépine, un verre de rouge à la main et un immense jambon sous le bras (« Nous l’offrirons au journaliste qui posera la question la plus intéressante », promettent-ils), insistent sur l’aventure humaine de leur cinéma.

« C’est une réunion de pirates. On fait des films pour voir nos amis, ou rencontrer des gens. Comme Kaurismaki, sur Aaltra. Comme Arrabal, sur Avida. Ou comme le journaliste Denis Robert sur celui-ci, lui qui s’est fait lyncher pour sa couverture de l’affaire Clearstream. Le journalisme économique devrait être le plus important, vu que c’est l’économie qui fait tourner le monde. Or, personne ne fait son boulot. Et quand il y en a un qui le fait, il est mort. »

Écorchés autant que zouaves, les deux hommes méritent mieux qu’une rapide folklorisation médiatique. « On fait des westerns avec des Indiens qui tuent les cow-boys » déclare Benoît. « Dans le cinéma français, on s’intéresse surtout aux jolis poissons. Nous, on préfère les vilains poissons », enchaîne Gus. Qui confesse son sentiment d’inadaptation grandissant. Et une sensibilité de grand blessé. « Je ne peux plus voir la fonte des glaces sans avoir envie de chialer. On roule tranquillement vers le chaos. »

Chevaux de Troie du paysage audiovisuel français, Delépine et Kervern, hérauts de la télé bête et méchante, sont conscients d’être à l’intérieur du système… pour mieux tenter d’inoculer le virus. « Tant qu’il y aura la télévision, reprend Gus, il n’y aura pas de révolution possible. » Mais, précise Benoît, « on préfère en rire, parce que sinon il y a de quoi se tuer. »

Avant de faire le bonheur de San Sebastian, Louise-Michel a obtenu le Grand Prix au festival de Groland… organisé par la bande à Delépine et Kervern ! « C’était le jury le plus corrompu de l’histoire du cinéma », affirme Noël Godin, juré copain et hilare. « C’était nous les patrons, admet Benoît. A la fois, faut bien que ça serve à quelque chose, un patron, non ? »

CROUSSE,NICOLAS
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