Macherot rejoint sa lande aux sortilèges

L’inventeur de la bombe au bithure de zitron s’en est allé à 84 ans. L’art belge perd son plus grand poète animalier.

Dans la nuit de jeudi à vendredi, Raymond Macherot a éteint doucement la lumière du bosquet hanté de Polleur, près de Spa. Il est parti rejoindre sa femme au royaume imaginaire de Croquefredouille, vivre pour toujours et à jamais d’humour tendre.

Retraité de la bande dessinée depuis vingt ans, Macherot appartenait à cette race de géants simples et discrets, capables de nous émerveiller du monde à la pointe d’un crayon, avec la liberté des grands découvreurs d’imaginaire. Disciple d’Hergé et de François Villon, ce fabuliste de la ligne claire a inventé son propre style dans le journal Tintin en 1952 avec Chlorophylle, un petit lérot à l’image de son auteur, révolté contre toute forme d’autorité abusive.

« J’écrivais comme je rêvais, disait Raymond Macherot, dans une interview accordée à Stephan Caluwaerts et Philippe Wurm, en 2005. Je me lançais dans une histoire sans plan préconçu au préalable, je partais à l’aventure en racontant l’aventure sans importance de petites souris. » Sans importance ? Sur la lande ensorcelée de Chlorophylle puis de Sybilline, née dans le journal Spirou en 1965, flotte un brouillard de fausse innocence. « On peut tenter le parallélisme entre mes histoires et la réalité, avouera plus tard Macherot. Tant dans Chlorophylle que dans Sybilline, on remarque que le monde des rats incarne une dictature pareille à celle de Hitler et celui des petits animaux, la résistance. Nous avons tous au fond de nous une forme de perversité mystérieuse qui ressemble à la silhouette noire du trois-mâts corsaire qui avance lentement sous la lune. Il y a chez moi ce sentiment de vouloir attaquer la bête qui m’opprime pour défendre ma petite famille. » L’auteur fait aussi œuvre de pionnier en imposant une héroïne féminine dans l’univers très machiste des publications pour la jeunesse. Sybilline fonce bille en tête dans l’aventure sans se poser de question inutile : tout le contraire de son fiancé Taboum, qui court toujours la queue entre les jambes ! Ce n’est pas un hasard. Raymond Macherot désignait « la libération de la femme » comme la principale conquête du XXe siècle…

Si Chlorophylle et Sybilline restent ses héros les plus célèbres, la galerie de ses personnages compte d’autres mythes du calibre des détectives Chaminou et Clifton. Le colonel anglais Clifton était un disciple de Baden-Powell, prompt à sauter dans l’aventure au volant d’une MG TD 1950 empruntée à son créateur. « C’était un très bon personnage mais je ne m’en suis rendu compte qu’après l’avoir abandonné », dira Macherot. Sur la vingtaine de titres de la série, il n’a signé que les trois premiers, avant de céder la main à El Azara, Greg, Turk, De Groot ou Bédu. Création trop adulte pour son époque, Chaminou est apparu en mars 1964 dans l’hebdomadaire Spirou. Au Royaume de Zoolande, soumis à un régime de lois végétariennes pour assurer la paix entre les races, Chaminou et son assistante Zonzon tentaient de déjouer le complot cannibale du gang des carnassiers du Khrompire. Chaminou reviendra en 1985 sous la plume de Yann et Bodard, puis de Saive avec un dernier coup de patte de Macherot au scénario.

La même année, Sybilline termine sa carrière. Las des travers des hommes et des éditeurs, Raymond Macherot se réfugie dans l’art contemplatif à Polleur. Il cherche la sérénité dans le zen et les herbes folles de son jardin. Il tourne la page de la bande dessinée : « Ce qui est fini est fini. Je n’accorde guère d’importance à tout cela, comme si j’avais l’impression de ne plus exister. » En 2005, il acceptera pourtant de renouer brièvement avec son univers pour permettre au petit éditeur indépendant Flouzemaker de relancer les aventures de Sybilline avec André Taymans aux pinceaux. « Il est toujours agréable pour un auteur de savoir que son personnage continuera à vivre de nouvelles aventures », avouera-t-il au crépuscule de sa vie. En hommage à la poésie de Raymond Macherot, Le Soir publiera dans trois semaines, en avant-première, une nouvelle aventure inédite de Sybilline : La prophétie de Godetia.

Libre comme la flibuste

Surdoué du dessin, Raymond Macherot a été ouvrier textile dans sa ville natale de Verviers, puis commis aux écritures et journaliste au Courrier du Soir, avant d’entrer au journal Tintin. Il a pris ses cours de dessin dans Le Secret de la Licorne et Le Trésor de Rackham le Rouge en recopiant les planches de Hergé : « C’est Tintin qui m’a donné l’envie de faire de la bande dessinée. » Pour les leçons de scénario, il a potassé les contes de Grimm, Poe et Stevenson. Il rêvait de dessiner des histoires de pirates mais le rédacteur en chef de Tintin l’a prié de « faire des petits animaux ».

Cet amour impossible de la piraterie va refaire surface dans les albums de Chlorophylle et de Sybilline à travers les îles où se les héros trouvent refuge. « Etre soi-même une île, être sur une île. C’est pour moi un symbole de liberté fondamental. »

« Curieusement, Macherot avait une vraie passion pour les pirates et la bande dessinée réaliste, témoigne son dernier éditeur, Stephan Caluwaerts, patron de Flouzemaker. Il avait servi dans la Navy anglaise à la fin de la guerre et il aurait voulu se lancer dans une saga maritime plutôt que dans une série animalière. Tout récemment, je l’avais emmené voir Pirates des Caraïbes au cinéma. Il n’avait plus vu de film depuis 1976 et les Dents de la mer ! Il a adoré Johnny Depp mais le rêve de faire une bande dessinée de pirates s’était éteint. Il avait fait le tour de la BD et s’intéressait à la peinture, à l’estampe japonaise, une de ses vieilles passions dont la délicatesse était pour beaucoup dans l’équilibre de son dessin. »

Des albums introuvables

En 1956, Raymond Macherot était parti humer l’air du large avec le Père La Houle, dont Flouzemaker a réédité les exploits en 2008. Le Père La Houle fait partie de ces personnages oubliés de l’âge d’or du journal Tintin comme Klaxon et Pipelette, ou Pantoufle, que Macherot avait imaginé avec Goscinny, en 1966, dans Spirou. A la fin des années 1960, il inventera encore Mulligan avec Berck et Delporte, puis l’adorable Mirliton, cosigné par Cauvin.

En dehors de Chlorophylle, Clifton, Mirliton et le Père La Houle, la plupart des classiques de Macherot, peu soucieux de la pérennité de son œuvre, ne sont hélas ! plus disponibles aujourd’hui. « Depuis qu’il avait perdu sa femme, Macherot ne se souciait plus de vivre, explique Stephan Caluwaerts. Il n’a jamais cherché les honneurs ni la reconnaissance. Il considérait la BD comme un travail et non comme un art. Quand on lui parlait de ses personnages, il y avait généralement un long moment de silence qu’il ponctuait toujours du même trait d’humour : Et si on chantait la Brabançonne ! »

Les éditions Dupuis et Le Lombard planchent actuellement sur le projet d’une intégrale de l’ensemble de l’œuvre de Raymond Macherot à la mesure de son apport à l’histoire du Neuvième Art.

COUVREUR,DANIEL
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