La Belgique seule à bord de Fortis

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Banques Nouveau virage radical

Les Pays-Bas rachètent pour 16,8 milliards les activités néerlandaises de Fortis, devenu groupe belgo-luxembourgeois par la force des choses. La saga ne s’arrêtera pas là.

C’est cruel mais c’est comme ça : chez Fortis, le patron n’a rien à dire. Ayant convoqué la presse en urgence, ce vendredi soir, le nouveau patron Filip Dierckx, seul comme jamais, lit mécaniquement un bref communiqué avant de s’éclipser rapidement par la petite porte. Son texte ne dit rien que l’on ne sache déjà. Une heure plus tôt, le Premier ministre Yves Leterme et le ministre des Finances Didier Reynders avaient en effet dévoilé le fruit de nouvelles négociations entre les gouvernements belge, néerlandais et luxembourgeois. Qui changent tout.

Dimanche dernier déjà, le Benelux avait sauvé de la faillite un groupe en mal de liquidités en recapitalisant pour 11,2 milliards d’euros sa branche bancaire, convenant ainsi d’une « tri-nationalisation » partielle de Fortis. Mais ce n’était là que le premier volet d’une grande négociation sur le futur de Fortis, dont les derniers chapitres restent à écrire. Les négociateurs, dont certains se disaient ce vendredi soir « en situation de guerre », ne le savent que trop bien : maintenir encore longtemps l’incertitude sur le futur de Fortis serait suicidaire.

La dernière étape est donc connue depuis ce vendredi soir : les trois gouvernements du Benelux ont négocié jeudi et vendredi une vente aux Pays-Bas des activités de Fortis outre-Moerdijk. Moyennant un chèque de 16,8 milliards d’euros, qui annule et remplace le précédent signé dimanche (4 milliards), voilà le Premier ministre néerlandais Jan Peter Balkenende et ses concitoyens propriétaires des activités de banque et d’assurances qui étaient celles de Fortis jusque-là.

À savoir : la petite Fortis Bank Nederland (jusqu’ici filiale de Fortis Banque SA, la société de droit belge désormais détenue à 49 % par l’État belge), le gros des actifs ABN Amro rachetés l’an dernier pour 24 milliards quand Fortis jouait encore les grands (et dont seul le département de gestion d’actifs reste sous l’enseigne Fortis) mais aussi le gros pôle d’assurances Fortis Insurance Netherlands.

Ce dernier bloc était d’ailleurs à l’origine même de Fortis, née d’une des premières fusions transnationales européennes, en 1990, entre deux assureurs : le belge AG, piloté par Maurice Lippens et le néerlandais Amev. Conclusion : le grand projet de fusion binationale est mort et enterré. Le grand œuvre de Maurice Lippens est parti en fumée.

Pourquoi ce nouveau changement radical dans le périmètre de Fortis ? Parce que les Néerlandais étaient insatisfaits du « deal » dégagé en urgence le week-end dernier et qui les voyaient injecter de l’argent public national dans une filiale bancaire contrôlée par les Belges. Les Néerlandais avaient signé cet accord tardif pour éviter le pire à Fortis, l’urgence étant alors de rassurer les marchés avant leur ouverture lundi matin, sur la capacité de Fortis à honorer ses engagements de court terme alors que plus aucune banque ne lui prêtait le moindre euro sinon à des prix prohibitifs.

Mais il était écrit que le gouvernement batave n’en resterait pas là et tenterait de rapatrier sous son aile les activités – rentables – développées sur son sol. Revoilà donc ABN Amro, ancien fier étendard de la puissance économique néerlandaise, de retour au bercail. Il est d’ailleurs très probable que la marque ABN Amro reprendra le dessus aux Pays-Bas, aux dépens d’une Fortis dont la cote de popularité a déjà été meilleure. Devant sa presse nationale, Jan Peter Balkenende s’est en tout cas réjoui de l’opération. L’intéressé aura même glissé au passage que les actifs dangereux et toxiques (allusion sans doute aux crédits structurés) restaient… sur les bras de Fortis, c’est-à-dire de la Belgique.

Mais il n’y avait pas que cela. De nombreuses sources évoquent en effet un problème toujours persistant de liquidités chez Fortis au cours des derniers jours. Dominées désormais par l’aversion au risque, les banques ne se prêtent toujours pas entre elles, le marché interbancaire est mort. Le phénomène n’est ni nouveau ni propre à Fortis, il concerne tout le secteur mais, en pleine tourmente, Fortis en pâtit davantage et avant les autres. Vu sous cet angle, l’apport d’un gros paquet de cash est une nouvelle susceptible d’apaiser le marché. À vérifier lundi matin lorsque les affaires reprendront.

D’ici là, les autorités politiques et financières belges auront peut-être écrit de nouveaux chapitres à cette saga un peu plus folle chaque jour.

Car il se disait avec insistance ce vendredi que les réunions allaient encore s’enchaîner ce week-end, pour tenter de sécuriser le futur de Fortis dans sa nouvelle mouture belgo-luxembourgeoise. Cherchant à stabiliser le premier bancassureur du pays mais n’ayant pas dans le même temps vocation à rester à ses commandes, les négociateurs étatiques (dont Herman Daems est désormais le représentant auprès de Fortis) chercheraient à sceller rapidement un partenariat avec un privé. Et voilà que revient le nom de BNP Paribas dans les coulisses de la finance belge. Vous avez tout suivi ?

Paul Gérard

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