Angolagate, le procès de toute une époque

France Les ramifications de juteux trafics d’armes

Un lot de personnalités. Un flash-back géopolitique. Et une crispation entre Paris et Luanda. Place au mégaprocès.

Quarante-deux prévenus, tous des hommes connus et influents, des transactions s’élevant à 790 millions de dollars, un dossier judiciaire lourd de 170 tomes de 1.000 pages chacun, 60 ténors du barreau mobilisés, et surtout une crise diplomatique rampante entre la France et une nouvelle puissance pétrolière africaine, l’Angola…

Le procès de l’« Angolagate » qui s’est ouvert à Paris et qui devrait durer jusqu’au printemps n’est pas seulement une affaire d’argent sale, de collusions politico-financières et de pots-de-vin colossaux, il est avant tout une incroyable plongée au cœur d’un monde où l’hypocrisie le dispute à l’affairisme, celui du commerce des armes. Les turbulences ne manqueront pas, et dès la première séance, Me Teitgen, au nom de la République d’Angola, a déposé un premier recours, invoquant le « respect du secret-défense d’un pays étranger ».

Pour comprendre la passion que cette affaire suscite dans les milieux politiques français (où la gauche comme la droite fournissent leur lot d’inculpés) et l’exaspération qui règne dans les cercles dirigeants du MPLA (Mouvement populaire pour la révolution en Angola) qui vient de remporter les élections avec 81,73 % des suffrages, il faut remonter au dernier quart du siècle dernier. En 1975, lorsque le Portugal accorde l’indépendance à ses colonies africaines, l’Angola est l’un des fronts de la guerre froide : sont aux prises deux mouvements rivaux, l’Unita (Union pour l’indépendance totale de l’Angola) dirigée par un chef charismatique, Jonas Savimbi, et le MPLA, un mouvement de libération fondé par le Dr Agostinho Neto, qui sera remplacé en 1979 par son lieutenant, un ingénieur formé en Union soviétique, Eduardo dos Santos. Après qu’un corps expéditionnaire cubain ait permis au MPLA de s’imposer à Luanda, les Etats-Unis et l’Afrique du Sud appuient l’Unita qui relance une guerre totale après avoir refusé de reconnaître sa défaite aux élections de 1980.

En 1993, Savimbi, massivement soutenu par les Etats-Unis, contrôle plusieurs capitales de province tandis qu’à Luanda, dos Santos ne peut plus compter sur l’URSS, qui n’existe plus… Il se tourne vers la France, mais y découvre les ambiguïtés de la cohabitation : si François Mitterrand est à l’Elysée, Edouard Balladur est à Matignon et son ministre de la Défense, François Léotard, est connu pour être un ami personnel de Savimbi. L’attitude officielle de la France sera donc catégorique : pas de livraison d’armes à un pays en guerre.

Voilà pour la main droite. Car du côté de la main gauche, dans tous les sens du terme, on s’active. En effet, Jean-Bernard Curial, un ancien militant tiers-mondiste, membre du PS et sympathisant des luttes de libération d’Afrique australe, a été chargé par le président dos Santos de trouver de nouvelles sources d’approvisionnement en armes. Curial se remue, tous azimuts : il prend contact avec Jean-Christophe Mitterrand, à la tête de la cellule africaine de l’Elysée, il rencontre aussi Charles Pasqua, le nouveau ministre de l’Intérieur, qui a placé des « hommes à lui » dans les circuits sensibles africains, où se croisent l’argent des armes, du pétrole et des minerais précieux.

Apparaissent alors des personnages qui deviendront les principales « interfaces » entre l’Angola et la France de l’ombre : l’ancien préfet Jean-Charles Marchiani, chargé des questions de sécurité et de renseignement au cabinet Pasqua, plusieurs dirigeants de la Sofremi (Société d’exportation de matériel de sécurité, rattachée au ministère de l’Intérieur) et deux intermédiaires qui se retrouveront bientôt au premier rang, Pierre-Joseph Falcone et Arcadi Gaydamak.

Le premier, fils de pied-noir d’Algérie, est un homme chaleureux, prêt à prendre des risques à la marge de la légalité. Reconnaissant, le président angolais finira d’ailleurs par le proposer comme représentant de l’Angola à l’Unesco, assurant ainsi son immunité diplomatique. Quant à Arcadi Gaydamak, Israélien depuis 1972 après avoir été français, il est surtout un ancien colonel du KGB émigré en France dans les années 70, qui a gardé de précieuses relations au sein du complexe militaro-industriel russe. Il puisera dans les anciens stocks d’armes et de munitions de l’ancienne armée soviétique pour équiper les Angolais.

Même si la qualité est sujette à caution, la quantité impressionne : hélicoptères, pièces d’artillerie, mines antipersonnel, lance-roquettes, fusils, camions, blindés, le tout pour une valeur de 790 millions de dollars. Ces livraisons massives feront d’ailleurs basculer le rapport des forces sur le terrain et le 22 février 2002, lâché sinon dénoncé par les Américains, Jonas Savimbi trouve la mort dans une embuscade. C’est que la donne économique a changé : d’immenses réserves de pétrole (d’une importance comparable aux ressources du Golfe…) sont découvertes au large des côtes angolaises et il importe désormais de courtiser le pouvoir de Luanda.

Alors que les Angolais paient cash et mettent leur pétrole en gage (20.000 barils par jour) pour garantir leur solvabilité, Falcone et Gaydamak créent une société à Paris, Brenco, qu’ils installent dans un luxueux hôtel de la rue Montaigne. L’argent coule à flots, le champagne aussi, le Tout-Paris défile tandis que les rendez-vous, les contacts, les conseils se négocient à prix d’or.

Tous ceux qui à l’époque représentaient la France officielle (Alain Juppé, Edouard Balladur, François Léotard, Charles Pasqua, aux côtés de Jacques Attali ou de l’écrivain Paul Loup Sulitzer) assurent qu’ils n’étaient au courant de rien. Aujourd’hui encore, l’actuel ministre de la Défense Hervé Morin assure qu’il n’y a pas eu trafic à proprement parler puisque « les armes ne sont pas passées par le territoire français ». En mai, Sarkozy lui-même s’était rendu à Luanda, accompagné des dirigeants de grandes sociétés. Promettant de désamorcer l’Angolagate, il avait plaidé en faveur de Total, désormais évincée des principaux champs pétroliers angolais. Mais à Paris, la justice a suivi sa propre voie.

Les principaux prévenus : du beau monde appelé à défiler…

Les principaux inculpés, Arcadi Gaydamak et Pierre Falcone, accusés d’avoir organisé un vaste trafic d’armes vers l’Angola, ne se présenteront sans doute pas devant le tribunal : le milliardaire d’origine russe est désormais réfugié en Israël et le second est couvert par l’immunité diplomatique qui lui a été accordée par le président angolais. Ce dernier estime que Falcone a « rendu d’immenses services à son pays à un moment crucial de son histoire ».

Plusieurs personnalités françaises devront cependant répondre d’abus de biens sociaux : l’ancien ministre de l’Intérieur Charles Pasqua, 81 ans, présent à l’ouverture du procès, et son ancien bras droit, Jean-Charles Marchiani, 65 ans, actuellement détenu pour corruption. Jacques Attali, ancien conseiller de François Mitterrand, aurait reçu 160.000 dollars pour user de son influence au ministère des Finances et des Affaires étrangères au profit de la société ZTS Osos. M. Attali a été président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement.

Jean-Christophe Mitterrand, 61 ans, fils aîné de l’ancien président dont il fut le conseiller Afrique, aurait touché 2,6 millions de dollars pour avoir servi d’intermédiaire. Lors de sa détention d’un mois en 2000-2001, sa mère Danielle avait qualifié de « rançon » la caution que la famille avait dû verser.

Jean-Bernard Curial, 69 ans, ancien militant du PS, a été l’interface entre les marchands d’armes et le gouvernement angolais. Il est poursuivi pour « complicité de commerce illicite d’armes ».

Georges Fenech, 53 ans, ancien député de droite, magistrat et président de Miviludes (mission contre les sectes), aurait perçu indûment 15.000 euros.

Paul-Loup Sulitzer, 62 ans, écrivain à succès qui se dit aujourd’hui consultant international, est poursuivi pour recel de biens sociaux. Dans son livre « Le roi rouge », il romance l’affaire de l’Angolagate dans laquelle il est supposé avoir touché 380.000 euros pour redorer l’image des deux associés.

BRAECKMAN,COLETTE,AFP
Cette entrée a été publiée dans Monde, avec comme mot(s)-clef(s) , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.