Ecrivain et homme de qualité

leclezio.jpg
Livres Le prix Nobel de littérature a été décerné jeudi à J.M.G. Le Clézio

Il a commencé à écrire à huit ans. Son œuvre est aujourd’hui récompensée par l’Académie suédoise.

Longtemps, Le Clézio s’est tenu à l’écart des feux de l’actualité. Il s’exposait peu. Ne donnait que parcimonieusement des interviews. Chacune d’entre elles était un événement.

 Ses photos étaient rares. Le voici pourtant projeté au premier plan puisque le prix Nobel de littérature l’a couronné hier (en dépit de toutes les rumeurs qui le donnaient favori, ce qui vaut souvent une élimination). Il est, pour l’Académie suédoise, « l’écrivain de la rupture, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, l’explorateur d’une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante ».

 Sa naissance l’inscrivait déjà dans plusieurs cultures : il naît à Nice, le 13 avril 1940, d’une mère française et d’un père britannique qu’il rejoindra, à huit ans, au Nigeria. Une partie de sa famille, d’origine bretonne, s’était implantée à l’île Maurice. Ses études se font en anglais et en français. Ensuite, ça continue : la Thaïlande, le Mexique, Albuquerque, Bangkok, Vanuatu, Séoul d’où il avait voté par téléphone l’an dernier pour le prix Renaudot… On en oublie.

 Son prénom n’existe plus : depuis ses débuts, Jean-Marie-Gustave est devenu J.M.G. Il a le regard clair et la voix posée. Quand on lui parle, il écoute, qualité finalement assez rare. Les jurés de ce qui était alors le prix Point de Mire, sur la première chaîne radio de la RTBF, doivent encore s’en souvenir : il était venu, très simplement, les rencontrer à la Foire du livre de Bruxelles en 1986. Dans le studio et pendant le déjeuner, il s’était montré amical, attentif.

 Un seul moment de flottement : sur le podium où il avait officiellement reçu sa récompense, la foule l’avait probablement effrayé et il s’était discrètement éclipsé par l’arrière. L’instant d’après, il était prêt à reprendre la conversation là où elle en était restée. Prêt, toujours aussi, à évoquer ses rêves littéraires qui l’entraînaient souvent du côté des écrivains du grand dehors, comme dirait Michel Le Bris.

 Pendant plusieurs années, il avait partagé la vie des Indiens d’Amérique centrale, cherchant à devenir comme eux, à trouver l’équilibre entre ce qu’il était et ce qu’il espérait être. Modeste, il avait renoncé à devenir un Indien, ne s’en estimant pas digne. Un aveu de ses propres limites, transcendées heureusement par l’écriture.

 Car, si Le Clézio s’est posé partout et n’est resté nulle part – aux dernières nouvelles, il a quand même trouvé refuge en Bretagne –, il a traversé plusieurs vies restituées à travers les personnages de ses livres. Des êtres égarés dans un monde qui n’était pas fait pour eux mais qui, au fil du temps, sont devenus plus familiers des mécanismes de l’histoire et de la société. Assez, en tout cas, pour y trouver leur place. Ou au moins pour marquer de leur empreinte leur passage chez nous, dans nos mémoires.

 Rien de ce qui touche à l’homme n’est étranger à Le Clézio. Sa mémoire plonge à la profondeur des légendes qui nous ont forgé une histoire commune. Il est allé chercher des textes anciens du côté du Mexique, mettant à la disposition des lecteurs francophones une forme de sacré qui semble bien lointaine et qui, en même temps, nous relie les uns aux autres.

 Homme d’écriture plus que de parole, Le Clézio a pourtant beaucoup enseigné. Le partage passe moins chez lui par l’exhibition médiatique que par une expérience offerte. C’est l’impression la plus forte qu’il donnait lors de nos rencontres : une fois que les barrières étaient levées, elles étaient levées complètement, tous les sujets pouvaient être abordés, même les plus intimes. Prêt à tout donner, dans la vie comme dans ses livres, il est bien un seul et même homme, indifférent à l’image qui peut être la sienne. Réservé. Et vrai.

Un auteur attaché à une éthique
Livres Entre un Renaudot et un Nobel, un parcours exemplaire

L’œuvre de J.M.G.

Le Clézio est marquée

par ses questionnements

et ses révolutions intérieures.

Son premier roman, Le procès-verbal, sort en 1963. Adam Pollo, le personnage central, est au milieu d’un nulle part qui ressemble furieusement à la réalité d’une époque en pleine déliquescence. Face à la mer, dos à la ville, il se rêve ailleurs, indépendant des contraintes sociales. Fou, peut-être, comme un personnage de Beckett, c’est-à-dire lucide à l’extrême, il perçoit et décode tout ce que Michel Serres n’avait pas encore appelé la noise, ces bruits confondus dans un brouhaha informe.

 Contemporain sous tous les aspects, Le Clézio adopte à ses débuts des méthodes proches de celles du Nouveau Roman, tout en précisant qu’il aime surtout les romans d’aventure. Il a commencé à écrire à huit ans, sur la route de l’Afrique où il allait retrouver son père – la matière de deux livres, Onitsha (1991) et L’Africain (2004). Le grand public n’en a pas encore conscience mais les lecteurs les plus fervents ne s’y trompent pas : un écrivain de dimension exceptionnelle est né avec ce titre initial, récompensé par le Renaudot (Le Clézio fait actuellement partie du jury qui l’attribue).

 Entre la violence sous-jacente à la civilisation moderne et la quête d’une sérénité qu’il ne sait où trouver, l’écrivain donne ensuite une série de livres marqués autant par leur originalité formelle que par leur ambition littéraire. La fièvre (1965) marque la température. Le déluge (1966), La guerre (1970) et Les géants (1973) sont les manifestations virulentes de son aversion pour l’individualisme et la consommation, générateurs de conflits entre les hommes. Sur l’autre face de sa vision personnelle de la vie, il trouve une réalité plus lumineuse. C’est Le livre des fuites (1969) ou Voyage de l’autre côté (1975).

 Une réconciliation entre l’homme et la nature lui semble possible. Il l’avait espérée dès L’extase matérielle, en 1967, un essai poétique d’une grande liberté de ton. Il la trouve chez les Indiens de Panama, à qui il emprunte une philosophie de l’existence. Cette expérience personnelle, qui marque un tournant essentiel dans son œuvre, débouche d’abord sur un essai qu’il jugera ensuite prétentieux, manquant d’une connaissance intérieure de ce dont il parle, et qu’il refusera longtemps de voir réédité : Haï (1971). Il traduira Les prophéties du Chilam Balam (1976), un classique de la littérature orale des Indiens. Il donnera, avec Trois villes saintes (1980), la parole à des hommes qui ont atteint ce qu’il cherchait.

 Car Le Clézio, en côtoyant des cultures différentes de la sienne, s’est transformé. Apaisé. Les nouvelles de Mondo et autres histoires (1978), simples comme des contes, dont plusieurs feront l’objet d’éditions pour la jeunesse, laissaient entrevoir un nouveau chemin. Dont Désert (1980) allait être l’éclatante concrétisation. L’histoire de Lalla plonge dans les mythes du passé et les valeurs du présent. L’écriture a trouvé une aisance qui semble (faussement) naturelle. Le romancier passe au roman d’aventures dont il avait tant rêvé et le public le rejoint : Désert est son premier grand succès populaire. Le goût du nomadisme et des civilisations menacées prend toute la place. On les retrouvera dans des ouvrages plus proches du récit, comme Gens des nuages (1987) ou Raga, approche du continent invisible (2006).

 La fiction n’est pas abandonnée pour autant. En 1985, Le chercheur d’or est digne d’un feuilleton du dix-neuvième siècle, l’époque où débute le roman. Inspiré par l’histoire d’un membre de sa famille dont une partie avait émigré à l’île Maurice, le récit fait la part belle au rêve d’un trésor introuvable. Sur les traces duquel Le Clézio se rendra lui-même dans Voyage à Rodrigues (1986). L’océan Indien sera encore le cadre de La quarantaine (1995), où une épidémie empêche deux frères de rejoindre Maurice.

 Le voyage reste un moyen de se connaître : Etoile errante (1992) est la rencontre d’Esther la Juive et de Nejma, la Palestinienne, sur une terre promise à tous les déchirements, mais où la violence ne suffira pas à cacher au regard la beauté des paysages.

 Dans Révolutions (2003), Le Clézio revient sur le passé familial. Le nomadisme n’en est pas absent, ni l’espoir de trouver ailleurs un monde meilleur. Utopie ? Le paradis perdu ne se retrouve, en tout cas, que par l’écriture. L’écrivain vient encore d’en donner une preuve avec son dernier livre, paru il y a quelques jours, Ritournelle de la faim (lire ci-contre).

 Ouvert par le prix Renaudot, provisoirement arrêté hier avec un prix Nobel de littérature, ce parcours est à l’évidence celui d’un auteur attaché à des principes, on dirait volontiers à une éthique, dont l’écho semble essentiel dans les années que nous vivons.

« En mémoire d’une jeune fille qui fut malgré elle une héroïne »

critique

Après avoir évoqué son père dans L’Africain, J.M.G. Le Clézio romance à 68 ans, le portrait de sa mère dans Ritournelle de la faim. Mais on ne découvre le rapport entre l’héroïne et sa mère qu’en toute fin d’ouvrage.

 Un roman magnifique, dans lequel on se glisse avec bonheur pour en ressortir grandi, accompagné. Ses trois parties sont bordées de deux textes biographiques. L’un concerne la naissance de l’auteur durant la guerre et la faim éprouvée enfant. « Je connais la faim, je l’ai ressentie », commence-t-il son livre, avant de dire la « soif de gras », le « besoin de sel » de son corps. L’autre raconte une promenade actuelle dans l’ancien Vél’d’Hiv et la première, hier, du Boléro de Ravel, où était sa mère. « Le Boléro n’est pas une pièce musicale comme les autres. Il est une prophétie. »

 Une prophétie. Le terme s’applique aussi à ce nouveau roman qui va des années 30 et à la Libération. Quinze années vues par les yeux d’Ethel. Elle a dix ans, la fille de Justine et Alexandre Brun, quand on la rencontre. Elle se promène avec Monsieur Soliman, son grand-oncle, qu’elle préfère à ses parents. Le vieil homme la fait rire, rêver, voyager. Du haut de ses 80 ans, il ne s’en laisse conter par personne. « C’est un original », dit sa famille. Seule, Ethel le comprend. Apprécie qu’il fasse venir les pièces détachées du pavillon de l’Inde française monté pour l’Exposition chez lui : leur « Maison mauve ».

 Mais le projet tarde à se concrétiser et en 1934, Ethel voit mourir son complice. Elle a treize ans. L’âge des amitiés. Pour elle, ce sera une immigrée russe, Xénia, inspirée à Le Clézio par Nathalie Sarraute. La découverte d’un autre monde, de la pauvreté. Jusque-là l’argent n’était pour la fille de bourgeois nantis qu’un des sujets des disputes parentales. Désormais, elle a honte d’être riche.

 En nous faisant partager le quotidien de son héroïne, les conversations des premiers dimanches du mois, les accrocs entre les Brun, Mauriciens, et les Soliman, l’irruption du nom d’Hitler, le romancier reconstitue un monde en mutation. A quinze ans, Ethel a tout perdu, dépouillée par son flambeur professionnel de père. Chacun craint pour son emploi et sa sécurité, accuse les immigrés – comme aujourd’hui. L’époque se fait détestable. Critique, Ethel la consigne, en même temps qu’elle porte l’espoir et l’attente d’un monde meilleur.

 Les congés payés, Guernica, il y a une odeur de guerre à Paris. Ethel a dix-huit ans. « Il fallait quitter l’enfance, devenir adulte ». La manière est rude : fortune disparue, amoureux parti à la guerre, fuite à Nice en famille, parents usés. « Peu à peu, le monde se rétrécissait ». La faim, la peur.

 Et puis, « un jour d’été, le brouhaha d’une autre armée, triomphale ». Le retour de Laurent, escorté de démons invisibles. L’adieu à la France. Une nouvelle vie. Enfin.

Ritournelle de la faim

JMG Le Clézio

 Gallimard

 210 p., 18 euros

Le Soir, le 14 mars 1986,

au sujet du « Chercheur d’or ».

« Il ne reste plus aujourd’hui que la littérature, peut-être, qui permette cette aventure vers une terre inconnue. A cette époque-là, il y avait des aventuriers, comme Amundsen et René Caillié, et des aventuriers de l’esprit, comme Rimbaud. On vit sur cette tentation, sur cette tentative. On continue aujourd’hui à écrire comme cela, mais on ne peut plus voyager comme cela. Les aventures sont différentes. Elles sont plus intériorisées, sans doute, elles sont plus… philosophiques, plus symboliques, elles sont moins réelles… me semble-t-il. »

Télérama, mai 2007, au sujet de « Raga, Approche du continent invisible »

« Ce que j’écris depuis plus de quarante ans vient de la période de ma vie qui se situe entre l’âge de 6 ou 7 ans, où naît la conscience d’exister, et celui de 13 ou 14 ans – où date, peut-être, ma dernière conscience réelle d’exister ! C’est la période cruciale de toute existence, le moment où on engrange des sensations et des émotions suffisantes pour constituer un répertoire qui durera toute une vie. »

Le Nouvel Obs, 30 janvier 2003,

au sujet de ses « Révolutions »

« Qu’un livre se vende ou ne se vende pas, qu’il plaise ou non, ça n’a pour moi aucune importance. Mais qu’il fasse écho, qu’il suscite des réactions, c’est capital. Pourquoi écrire, sinon ? L’âge, l’expérience n’y changent rien : je mets trop de moi-même dans mes pages pour ne pas vivre dans l’espoir qu’elles toucheront quelqu’un. La preuve : chaque fois que je termine un livre, je suis victime d’une sorte de dépression. Je n’en sors qu’avec les premières lectures et le retour de certaines émotions. Elles seules me donnent le désir de continuer. »

France-Inter, hier matin, avant d’être désigné Prix Nobel de littérature 2008.

« Si je devais faire un discours de Nobel, j’écrirais sur la difficulté que les jeunes ont à se faire publier par exemple. Sur la difficulté que quelqu’un qui pense en créole a pour traduire sa pensée en français et trouver un éditeur en dehors de son île. Sur la relativité du système éditorial : pourquoi c’est si difficile quand on est loin des pays qui ont de l’argent ? Il faudrait supprimer les taxes sur les livres, ce serait un moyen. »

P1, Radio Publique suédoise, 9 octobre 2008, au sujet du Prix Nobel

« Je suis très touché, très ému. C’est un grand honneur pour moi, je remercie avec beaucoup de sincérité l’Académie Nobel. C’est un membre de l’Académie qui a appelé sur le téléphone de ma femme alors que j’étais en train de lire. Bien entendu, je serai là (le 10 décembre pour la remise officielle, NDLR). Je dois dire que j’ai déjà visité par curiosité et sympathie les lieux de l’académie à Stockholm, je trouve que c’est un endroit très agréable et qui contient une certaine magie. Donc je viendrai avec grand plaisir. »

Les autres lauréats français

2000 : Gao Xingjian

 1985 : Claude Simon

 1964 : Jean-Paul Sartre (prix refusé)

 1960 : Saint-John Perse

 1957 : Albert Camus

 1952 : François Mauriac

 1947 : André Gide

 1937 : Roger Martin du Gard

 1927 : Henry Bergson

 1921 : Anatole France

 1915 : Romain Rolland

 1904 : Frédéric Mistral, avec l’Espagnol José Echegaray y Eizaguirre

 1901 : Sully Prudhomme (afp)

CAUWE,LUCIE,MAURY,PIERRE,AFP
LES PORTFOLIOS : Le Prix Nobel
Cette entrée a été publiée dans Culture, avec comme mot(s)-clef(s) , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.