comment fortis a menti à ses actionnaires en 2007

Le groupe a caché son exposition dramatique au subprime avant le rachat d’ABN-Amro.

Que se cache-t-il derrière l’enquête ouverte pour malversations par le parquet de Bruxelles à l’encontre des dirigeants de Fortis ?

Les éléments que Le Soir publie ce mercredi démontrent que les dirigeants du groupe ont caché son exposition au phénomène américain du « subprime », en septembre 2007.

Un moment stratégique : il s’agissait de convaincre les actionnaires de participer à l’augmentation de capital (13,4 milliards d’euros) indispensable au rachat d’ABN Amro.

Le 21 septembre, un communiqué de Fortis faisait état à propos de l’exposition à ce risque d’« un impact sur les résultats (…) qui devrait être marginal ». Or, depuis trois semaines, la tête du groupe était en possession de données bien plus inquiétantes, qui n’ont pas été divulguées.

Un document confidentiel, que nous publions, prouve que Fortis détenait, fin août 2007, pas moins de 5,715 milliards de « collateralised debt obligations ». Ce sont ces CDO qui ont bouté le feu au marché immobilier aux Etats-Unis. En outre, 1,254 milliard d’euros était du type « Mezzanine CDO », le plus vulnérable de tous, en cas de crise. Des risques qui sont restés secrets quand l’augmentation de capital a été lancée.

Le grand mensonge de Fortis
Banque Comment le groupe a menti au marché dès septembre 2007

Au moment de lever treize milliards d’euros pour racheter ABN Amro en septembre 2007, le groupe a caché son exposition au subprime…

Comment la haute direction du groupe Fortis a-t-elle pu s’embarquer dans cette colossale histoire de mensonges ? Cela reste une énigme mais nos informations la confirment en tout cas : en septembre 2007, soit au moment où Fortis se lance dans une massive collecte de fonds pour financer le rachat d’ABN Amro, dont une gigantesque augmentation de capital de 13,4 milliards d’euros, le groupe a menti sur son exposition réelle aux crédits hypothécaires à risque aux Etats-Unis, les fameux « subprimes ».

Le 21 septembre 2007 en effet, dans un communiqué incluant une « mise à jour concernant la bonne gestion de l’exposition au risque », Fortis assure que les déboires du marché résidentiel américain ne pèseront pas sur ses résultats annuels. « Selon les prévisions, l’impact sur les résultats de Fortis sur l’ensemble de l’exercice 2007 devrait être marginal », affirme texto le groupe. Et d’avancer un chiffre : « Même si la crise actuelle des subprimes s’accentuait de 20 % supplémentaires, l’impact non linéaire supplémentaire sur le bénéfice net devrait s’élever à 20 millions d’euros selon les estimations. »

Or, trois semaines avant la publication de ce communiqué censé rassurer les actionnaires, un document essentiel a circulé au plus haut niveau du groupe, destiné à alimenter une réunion du comité exécutif de Fortis, à Bruxelles le 28 août 2007. Organe opérationnel suprême de Fortis, l’« exco » est présidé à l’époque par Jean-Paul Votron et réunit notamment Herman Verwilst, Gilbert Mittler, Filip Dierckx et les Néerlandais Lex Kloosterman et Peer van Haarten. Emanant de « Merchant & Private Banking », la division banque d’affaires et privée pilotée par Filip Dierckx, l’actuel numéro un de Fortis, ce document confidentiel dont nous avons obtenu copie est intitulé « US subprime update » et livre le détail de l’exposition du groupe au marché hypothécaire à risque américain.

On y trouve notamment le tableau synthétique publié ci-dessus, où l’on peut lire que Fortis détenait à la fin août 2007 pour 5,715 milliards d’euros de CDO, dont 5,128 milliards d’euros de lignes américaines. Pour rappel, ces « collateralised debt obligations » sont ces fameux titres garantis par des créances (parmi lesquelles des crédits subprimes) qui ont propagé dans le marché la crise immobilière américaine.

De ce gros paquet de CDO détenus par Fortis, 1,254 milliard d’euros est de type « Mezzanine CDO », soit la tranche la plus vulnérable de son portefeuille car la première à pâtir des non-remboursements. Fin août 2007, plus personne n’ignore le problème des crédits subprimes et la vigilance s’impose sur les marchés depuis que les agences de notation ont rabaissé le 11 juillet le rating de centaines d’instruments financiers liés aux crédits subprimes. Fin août, le consensus sur les pertes attendues des placements liés au subprime tourne déjà autour de 10 %. Tout sauf « marginal ».

Mais rien n’y fera : le 21 septembre 2007, alors que Fortis connaissait très exactement son exposition au subprime, le groupe a préféré la taire, allant même jusqu’à affirmer que ces placements n’auraient pas qu’un impact « marginal » sur sa santé financière…

Le même jour, le groupe annonce officiellement le lancement de son augmentation de capital géante (13,4 milliards) destinée à financer le rachat d’ABN Amro. Le 11 octobre, Fortis signale que toutes les actions nouvelles ont été placées. Gilbert Mittler, alors directeur financier, commente : « Le succès extraordinaire qu’a connu l’offre en souscription (…) témoigne si besoin est de la confiance des actionnaires de Fortis dans la stratégie de Fortis, confiance déjà démontrée lors des assemblées générales extraordinaires en août dernier », lesquelles avaient plébiscité le rachat d’ABN Amro.

On ne connaîtra l’exposition de Fortis au subprime que le 8 novembre 2007, à l’occasion de la publication des résultats du 3e trimestre. Fortis chiffre alors à 53 milliards d’euros son portefeuille de crédits structurés, dont moins de 10 % de CDO exposés au subprime. Sur ces 5,3 milliards de CDO, une exposition nette estimée à 400 millions est avancée. Ces amortissements ne cesseront par la suite d’augmenter, pour dépasser les 4 milliards d’euros au dernier décompte, le 28 septembre 2008.

Voilà qui alimentera les procédures judiciaires annoncées ou en cours contre Fortis devant les tribunaux. En Belgique, outre les deux actions en référé en cours, un particulier, un employé de Fortis se disant bien informé, s’est constitué partie civile il y a quinze jours auprès d’un juge d’instruction bruxellois.

Le dossier, qui a été joint à celui ouvert il y a quelques semaines par le parquet de Bruxelles, a été mis mardi à l’instruction chez le juge d’instruction néerlandophone Jeroen Burm, a indiqué mardi le parquet de Bruxelles, confirmant une information du Tijd.

Le dossier porte sur des « renseignements inexacts (qui) auraient été communiqués sur la solvabilité et la liquidité de Fortis dans le but de manipuler le marché lors d’une augmentation de capital en septembre et octobre 2007 », selon le parquet. Nous y voilà.

« On a trop investi et mal mesuré les risques »

« On a trop investi dans ces CDO dont on mesurait mal les risques sous-jacents. On a accumulé des positions là où une gestion des risques normale aurait au contraire conseillé de réduire la voilure. Nous avons été plusieurs à nous y opposer dès février 2007, à le dire à Filip Dierckx et aux responsables des risques de Merchant Bank (la banque d’affaires où sont logées chez Fortis les activités de marchés, NDLR). Mais il a été décidé de continuer… »

Ce que nous dit sous le couvert de l’anonymat ce ponte du « risk management » de Fortis est loin d’être une déclaration isolée. Elle renvoie par exemple à une note confidentielle de janvier 2008 dont nous faisions état en mars (Le Soir du 22/3) et dans laquelle un autre haut responsable du risque affirmait que des messages d’avertissement sur le risque subprime avaient été envoyés à la direction « en temps utile », bien avant que la crise n’éclate à l’été 2007. Dans un autre document confidentiel, dont nous avons copie et qui remonte à août 2007, un troisième expert pointe de graves dysfonctionnements dans la gestion de risques de Fortis. Il déplore notamment que le département ad hoc, Fortis Central Risk Management, « apprend trop de choses par hasard » et se plaint en particulier d’un manque de transparence de la part de Merchant Banking, la division qui gère les CDO.

GERARD,PAUL
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