Urgence belge pour le kivu

Les rebelles aux portes de Goma, vidée de ses habitants. L’armée est en déroute.
La Belgique est prête à s’impliquer dans une action internationale politique et militaire.

La situation s’est encore dégradée, mercredi, et reste très incertaine dans l’est du Congo, et plus précisément à Goma et dans ses environs. Les habitants ont fui la ville. L’armée est en déroute. Si elles n’ont pas encore envahi Goma, les troupes rebelles de Laurent Nkunda semblent désormais faire la loi dans tout le secteur. Fusillades et pillages ont rythmé la journée.

Face à cette situation dramatique, la communauté internationale réfléchit à la réaction la plus appropriée. Celle-ci sera à la fois humanitaire, politique et militaire, mais on n’en connaît pas encore tous les contours. Une certitude : la Belgique s’y impliquera.

Un « kern » s’est réuni mercredi soir. Il a appelé à un cessez-le-feu immédiat. Karel De Gucht, le ministre des Affaires étrangères, a reçu mandat pour rencontrer le président rwandais Kagame. De son côté, Yves Leterme prendra contact avec Kinshasa.

La participation de notre pays aux efforts de paix sera aussi militaire, dans un cadre qui reste à préciser. L’option ONU est privilégiée par rapport à une éventuelle force européenne, évoquée notamment en France.

L’intervention au Nord-Kivu sera politique et militaire
RD Congo Les habitants ont fui Goma où fusillades et pillages se multiplient

La communauté internationale réfléchit au meilleur moyen de s’impliquer pour éviter le pire au Congo.

Alors que les forces gouvernementales refluaient en désordre depuis Rutshuru, tombée aux mains des hommes de Laurent Nkunda, la ville de Goma s’est vidée de ses habitants. Tous ceux qui le pouvaient se sont repliés sur Bukavu, la capitale du Sud-Kivu – qui redoute également d’être infiltrée. Les autres ont tenté d’échapper aux tirs sporadiques, même si en début de soirée le mouvement de Laurent Nkunda, à la demande des Nations unies, a annoncé qu’il n’entrerait pas dans la ville et qu’il décrétait un cessez-le-feu. Malgré cela, des tirs étaient encore entendus en ville dans le courant de la soirée.

Le personnel de la Mission des Nations unies au Congo (Monuc) a quitté ses bureaux voisins de l’aéroport pour une résidence plus sûre, au bord du lac Kivu, à proximité de la frontière rwandaise.

Cette tactique consistant à pousser les populations civiles en avant et à provoquer la débandade des forces adverses en annonçant l’imminence de la chute d’une ville ressemble aux pratiques déjà mises en œuvre par les troupes de Kagame contre l’armée de Habyarimana, en 1994, et surtout contre les forces de Mobutu, en 1996-97. Laurent Nkunda est allé à bonne école…

Quant aux forces gouvernementales, elles ont pillé Rutshuru en fuyant, et à Goma aussi, elles se sont livrées à des exactions. Six milles Casques bleus (sur les 17.000 que comporte la force onusienne) se sont déployés aux portes de Goma et des hélicoptères de combat sont entrés en action. Mais le représentant spécial de l’ONU, Alan Doss, a déclaré que ses hommes, désormais abandonnés par une armée congolaise en déroute, se trouvaient « à la limite de leurs capacités » et il a, d’urgence, redemandé des renforts.

Alors qu’il est trop tard pour empêcher ce revers militaire – qui sera lourd de conséquences pour le pouvoir en place à Kinshasa –, la communauté internationale se mobilise enfin, plutôt dans le désordre. Si le chef de la Monuc demande des renforts, le Conseil de sécurité s’est retrouvé divisé sur cette question, et les Etats-Unis vont envoyer un nouvel émissaire au Congo.

Du côté européen, une position en pointe a été prise par Bernard Kouchner, alors que la France préside l’Union européenne : le chef de la diplomatie française s’est déclaré favorable au déploiement de 1.500 hommes pour mettre fin aux violences.

Selon lui, un « groupe tactique », c’est-à-dire une sorte de garde militaire qui, par roulement, peut offrir entre 400 et 1.500 hommes, pourrait se déployer en huit ou dix jours.

M. Kouchner est cependant conscient des réticences d’autres partenaires européens et demeure en contact avec le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon et avec Javier Solana, le Haut Représentant de l’UE.

En outre, chacun sait aussi que le déploiement d’éléments français, même sous une bannière européenne, serait accueilli avec beaucoup de suspicion par le Rwanda. C’est pourquoi Paris essaie d’associer les Britanniques à l’initiative.

En fait, les Européens semblent privilégier une solution politique. Tel est en tout cas le message que le commissaire européen Louis Michel, en plus de l’évaluation des besoins humanitaires, est allé porter à Kinshasa.

Mais quelle peut être l’issue politique de cette crise ? Sur ce point, bien des accords avaient déjà été conclus, sans être jamais respectés : M. Nkunda a refusé d’être réintégré dans l’armée congolaise comme cela lui avait déjà été proposé, et en janvier 2007, la conférence de Goma s’était conclue par un acte d’engagement prévoyant le désarmement de tous les belligérants. Soutenu par la communauté internationale, le « programme Amani », dirigé par l’abbé Malu Malu, a été torpillé par la reprise des combats.

C’est pourquoi une double action internationale est désormais envisagée : politique et militaire.

Sur le plan politique, Karel De Gucht, le ministre belge des Affaires étrangères, même s’il dit n’avoir toujours pas décelé de preuves de l’implication rwandaise, estime que seul Kigali peut faire pression sur Nkunda et il se prépare à rencontrer le président Kagame, une perspective qui ne fait pas l’unanimité au sein même du gouvernement belge.

De plus, alors qu’il s’y était jusqu’à présent opposé, le ministre soutient désormais le principe de l’intervention militaire européenne, à laquelle la Belgique, sous une forme ou sous une autre, pourrait participer (voir ci-dessous).

Des dizaines de militaires belges ont déjà pris, à toutes fins utiles, leur visa pour le Congo.

La Belgique est prête à intervenir

La Belgique est prête à s’investir pour le Congo… Telle est, en résumé, la position adoptée par le conseil des ministres restreint convoqué mercredi soir.

Investissement militaire d’abord. Clairement, le gouvernement belge privilégie l’option onusienne. « Dans le cadre de son mandat au conseil de sécurité des Nations Unies, la Belgique va œuvrer à la redéfinition du mandat de la Monuc, à son renforcement », a souligné Yves Leterme, à l’issue du kern, vers 21 heures. Et envoyer des troupes ? « Le moment venu, le gouvernement prendra ses responsabilités et soumettra sa décision au Parlement », insiste Karel De Gucht, ministre (Open VLD) des Affaires étrangères. On n’en est pas encore, officiellement, à désigner les troupes en partance, mais, en coulisses, on se prépare. Quid de la force européenne appelée de ses vœux par Bernard Kouchner ? « J’ai eu des contacts avec Solana, Kouchner, Miliband. On regarde dans quelle mesure une action européenne est possible, cela prendra un peu de temps, il y a des rouages pour organiser une concertation européenne », précise Karel De Gucht. « N’empêche, si une force européenne se met en place, on se rend bien compte qu’on devra en être », glisse un participant au kern. « Mais il faut d’abord un projet concret d’engagement militaire », conclut le ministre des Affaires étrangères.

Lequel, et c’est le deuxième investissement clair de la Belgique, s’est vu confier par le gouvernement un mandat pour nouer des contacts diplomatiques avec le Rwanda. « Kagame a donné son accord de principe pour une rencontre », annonce Karel De Gucht. C’est une question d’heures, de jours… D’ici là, le ministre des Affaires étrangères a appelé Condoleezza Rice, secrétaire d’Etat américaine. « Je lui ai demandé d’intervenir auprès de Kagame pour que ce dernier exerce son influence sur Nkunda ». Parallèlement à cette démarche, le gouvernement belge, par la voix d’Yves Leterme, devrait nouer des contacts avec le gouvernement congolais. « La résolution de ce conflit ne pourra de toute façon être que politique, en aucun cas militaire », rappelle Karel De Gucht.

Investissement, enfin, pour nos compatriotes – quelques dizaines sont recensés à Goma (situé à 5 km de la frontière rwandaise). Des forces spéciales belges sont arrivées sur place, en provenance de Kigali, pour aider celles et ceux qui le désirent à traverser la frontière (une vingtaine l’ont déjà fait).

La Belgique se prépare par ailleurs à intervenir sur le plan humanitaire.

Dans Goma, transie de peur

reportage

Goma

correspondance

Bébé au dos, sur les épaules, matelas et valises en mains, enfants, jeunes et vieux, hommes et femmes fuyaient mercredi, depuis le début de la matinée, les affrontements entre les troupes de Laurent Nkunda (CNDP) et les forces armées gouvernementales (FARDC), dans les localités de Kibumba et Kibati, à une dizaine de kilomètres au nord de Goma. Ils sont très nombreux. Des sources humanitaires parlent de plus de 45.000 déplacés.

Les troupes du CNDP de Laurent Nkunda ont pris tôt le matin le dessus sur la ligne de front. D’après l’état-major de la 8e région militaire, l’armée rwandaise appuierait le CNDP, en hommes et en logistique. Des informations confirmées par la population en fuite qui parle de tirs d’obus et de mortiers lancés depuis le Rwanda. Sur la route qui mène à l’aéroport, des groupes de militaires de l’armée régulière sont visibles parmi la population en fuite. Ils se seraient repliés devant l’avancée des combattants du CNDP. Sur le terrain, la force onusienne est venue en renfort aux FARDC. La Monuc est sortie de sa réserve en utilisant son hélicoptère de combat qui appuie depuis mercredi les FARDC sur le terrain. Et un député provincial de dire que « sans cette intervention, le CNDP aurait conquis la ville de Goma depuis mardi ».

Cela n’a toutefois pas suffi pour arrêter l’avancée vers Goma des hommes fidèles au chef rebelle Laurent Nkunda, dont les troupes se trouvaient à moins de dix kilomètres au nord de l’aéroport international de Goma, lieu stratégique pour le ravitaillement en hommes et en logistique des troupes gouvernementales. Les hôpitaux sont débordés ; des centaines de blessés sont recensés parmi les militaires de l’armée régulière. Mercredi matin, déjà, plus aucune compagnie aérienne desservant régulièrement la ville de Goma n’avait pu atterrir. Certaines agences humanitaires, débordées par la situation, ont procédé à l’évacuation de leur personnel.

Dans la ville, la panique a gagné toute la population. Boutiques et magasins sont restés fermés depuis mardi matin. Presque tous les commerçants ont vidé leurs magasins : « Nous craignons que nos biens soient pillés par des militaires et des rebelles qui pourraient entrer dans la ville », a expliqué une commerçante, qui a préféré, comme bien d’autres, ramener ses marchandises à son domicile.

Dans les quartiers Mabanga et Katindo, sur la route qui va de Goma à Sake, des militaires sèment la terreur en pillant les passants.

Des voitures sont dérobées, des téléphones volés dans les magasins, souvent détruits.

Aucune autorité n’a diffusé le moindre message en ville.

Certains officiels ont pris refuge à la Monuc de Goma, craignant pour leur sécurité.

Le CNDP a pris le contrôle du territoire de Rutshuru, à 75 kilomètres au nord de Goma, depuis mardi après-midi. Les troupes gouvernementales se seraient repliées à plus d’une centaine de kilomètres, à Kanyabayonga, plus au nord, sur la route reliant Goma à Butembo.

La population civile qui s’était réfugiée dans les écoles et églises hésitait encore mercredi à rentrer chez elle.

Plus à l’ouest de la ville dans le territoire de Masisi, l’armée régulière est partie en renfort dans la cité de Sake, craignant sa conquête par le CNDP qui se trouvait hier à quelques mètres de cette cité.

Mercredi en fin de journée, la situation devenait de plus en plus inquiétante : des militaires incontrôlés patrouillaient en ville, tirant de nombreux coups de fusil. La circulation était extrêmement réduite. Hormis ces mouvements de militaires, un calme absolu régnait dans Goma, transie de peur.

Le Kivu, zone de tension

La région du Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo, constitue le principal foyer de tension du pays et des conflits dans la région des Grands Lacs.

Composée des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, elle est riche en ressources naturelles, principalement minières mais aussi agricoles.

Les tensions y sont très fortes depuis l’installation au XVIIIe siècle d’importantes communautés parlant le kinyarwanda (langue officielle du Rwanda) et issues de vagues successives d’émigration de Tutsis et de Hutus rwandais.

Ces tensions ont été ravivées à plusieurs occasions depuis deux décennies.

Au début des années 1980, le régime de Mobutu a instrumentalisé la question de la nationalité pour marginaliser ces populations d’origine rwandaise.

Les guerres de 1996-1997 et de 1998-2003 ont commencé dans les provinces du Kivu.

À deux reprises, en 1996-1997 et entre 1998 et 2002, le Rwanda a envoyé des troupes dans l’ex-Zaïre et y a soutenu des rebelles. (afp)

« Nous restons sur place, peu importe qui dirige »

Eyal Reinich
Handicap International Goma

Interrogé par téléphone mercredi en fin de journée, Eyal Reinich, coordinateur de la mission urgence de Handicap International à Goma, déclarait : « En ce moment, Goma n’est pas totalement abandonnée par l’armée régulière, il y a encore quelques chars et des policiers. Mais la plupart des indicateurs dont je dispose indiquent une présence rebelle en ville. J’ai pu voir dans les rues des hommes en armes avec des uniformes que je n’ai pas reconnus. J’ai également aperçu des camions transportant ces militaires non identifiés, d’où émanaient des chants de victoire. Un peu plus tôt, il y a même eu quelques tentatives de pillages, très rapidement arrêtées par ces hommes armés justement, qui semblent vouloir imposer un certain ordre. Malgré tout, nous restons sur place. Nous avons un engagement, un mandat humanitaire, et nous ne prenons pas parti. Peu nous importe qui dirige. Nous sommes là pour aider ceux qui en ont le plus besoin, et c’est ce que nous allons continuer à faire. En outre, nous ne nous sentons pas du tout visés, nous avons fait un gros travail de sensibilisation auprès de tous les chefs locaux et de la population et ce travail porte ses fruits. Handicap International n’abandonnera pas la population. »

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