Cobra, un jardin d’œuvres folles

Arts plastiques Les 60 ans d’un mouvement long de trois ans: 1948-1951

Près de 200 peintures, sculptures, dessins évoquent la dynamique si spécifique de Cobra dans deux belles expositions à Bruxelles.

Le vieux serpent n’a pas fini de dérouler ses anneaux, d’éclabousser les cimaises de sa verve plastique, iconoclaste, radieuse et grimaçante comme l’art des enfants et des primitifs. Nourri de surréalisme révolutionnaire, d’expressionnisme abstrait, d’allergie – surtout – aux académismes, Cobra métissa allègrement les langages, les écritures, les signatures. Et prôna un art de la spontanéité, de l’amitié, de la germination folle qui cherchait loin ses sources – dans le folklore viking notamment – avant de projeter sa lumière durant six décennies dans l’œuvre des anciens adeptes.

Une floraison formidable de peintures bigarrées, tissées de forces antagonistes, de figures grotesques et fabuleuses toujours portées par le primat de l’écriture picturale, de sculptures brutes et comme sorties de terre, de dessins inventifs, d’estampes colorées auxquelles les Musées royaux des beaux-arts et le Palais des beauxc-arts de Bruxelles rendent leur éclat, les reconduisant en une sorte de jardin sauvage équipé, sans excès, des documents d’archives de la revue Cobra et de citations choisies.

Cobra eût tôt fait, pourtant, de tourner en eau de boudin, cherchant des exutoires dans les mouvements divergents comme le situationnisme ou Fluxus, s’évanouissant parfois tout bonnement d’une œuvre ou reprenant du galon, au contraire, dans l’aventure individuelle de quelques protagonistes comme Alechinsky ou Appel. Sa gloire – 1948-1951 – fut courte mais n’en représente pas moins le moment fort de l’art occidental d’après-guerre.

Dérision et iconoclasme étaient bel et bien au programme mais résolument tournés vers l’action artistique, la matérialisation visuelle, le renouveau concret et l’invention. Les œuvres s’épanouissaient en terre donnée pour morte, « fleurs sur le fumier », au contraire d’aujourd’hui où la dérision n’enfante plus que de tristes fantômes.

Cette fratrie artistique sans précédent, enracinée dans le nord de l’Europe, puisait dans un imaginaire fantasmagorique très large pour ranimer le vocabulaire anémié, exorciser la guerre froide et l’École de Paris ! Elle eut conjointement pour foyers créateurs Copenhague, Bruxelles, Amsterdam. Mais Cobra tendit souvent bien plus loin sa tête chercheuse, ramassant des artistes au passage comme Ubac ou Vandercam, représenté par de très belles photographies « écrites » en noir et blanc, pour finir par lâcher ses adeptes dans la nature après les avoir gagnés à sa cause révolutionnaire.

Grandes vedettes du mouvement, Corneille, Appel, Alechinsky ont bel et bien construit leur carrière entière sur les beaux restes de Cobra. Ils ne se départirent jamais vraiment, même s’il y eut perte parfois au chapitre créatif, du credo foldingue de la première heure. Et si Alechinsky jouit, encore aujourd’hui et à juste titre, d’un maximum de visibilité, si Corneille et Joseph Noiret sont toujours là, la plupart des autres, Pedersen, Jorn, Heerup, Dotremont, Appel, Constant, Doucet si fondamentaux à la force de l’aventure sont morts.

L’aventure qui nous est familière l’est forcément moins aux nouvelles générations à qui elle a beaucoup à dire, ne serait-ce que dans cette constitution d’un « jargon » poético-plastique cosmopolite qui se répandit comme traînée de poudre, réfutant les frontières, les catégories, les limitations, prônant la nature, la terre, l’animal comme matériau et comme symbole. En 1948, la plupart des Cobra avaient moins de trente ans !

Il n’en fallut pas plus au directeur des Musées, Michel Draguet, pour fêter en beauté et sous enseigne internationale, dans une débauche fort bien accrochée de formes et de couleurs, les 60 ans de Cobra. Les musées scandinaves et les collections particulières, notoirement belges, ont livré des trésors, des noms oubliés, des œuvres peu montrées comme ce Jésus lapin à deux mains qui appartient encore à Alechinsky. Et les tout débuts sont richement illustrés avec des peintures magnifiques de Pedersen, Jorn, Jacobsen, Appel, Constant, Atlan, Doucet…

GILLEMON,DANIELE
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