Tous les espoirs enfin permis…

Dopage Le passeport biologique est au bout de sa période d’essai

Un projet gigantesque avec une mise en place difficile. Mais l’an II s’annonce meilleur que l’an I.

Voici treize mois, pratiquement jour pour jour, dans l’incandescence volcanique d’une saison brûlante, suffocante en terme d’antidopage, l’Agence mondiale antidopage (AMA), l’Union cycliste internationale (UCI) et les organisateurs des principales courses cyclistes se mettaient à table pour évoquer un cas d’urgence. Il s’agissait d’un véritable conseil de guerre pour sauver le cyclisme d’une mise en terre sans sursis à l’issue d’un Tour de France 2007 aussi dramatique en terme d’image que l’édition, funeste, de 1998. Sinkewitz positif, Rasmussen absent des contrôles inopinés, Vinokourov pris en flagrant délit de dopage sanguin (auto-transfusion) : c’était beaucoup, beaucoup trop, dans un contexte où il ne fallait pas. Il ne fallait pas irriter les sponsors, il ne fallait pas décourager les investisseurs, il ne fallait pas se moquer des dirigeants, outrepasser les règlements. Il ne fallait surtout pas retomber dans le goudron collant de l’affaire Landis et, donc, offrir un Tour déchu.

Or, ce fut plus que le cas. Présenté comme le sauveur potentiel du cyclisme, tsar de l’Est drapé dans l’oligarchie d’un Kazakhstan pétrolé par les dollars et les roubles, Alexandre Vinokourov avait pratiquement annoncé, au départ de Londres dans une fête incomparable pour le cyclisme, qu’il serait le successeur de Landis, lui-même écarté de la liste officielle au bénéfice de Pereiro. Bref, le Tour et le cyclisme avaient besoin d’un coup de fouet salvateur dans sa dignité bafouée et ce fut tout le contraire. Pire : un désastre, un séisme bien plus fort que les larmes de crocodile du fameux Vinokouriov dans sa destitution brutale de leader potentiel du cyclisme mondial.

Que penser, aussi, de Rasmussen, cet aigle agile bourré de sang raréfié pour ses jambes en allumettes propulsées comme une voiture de rallye sur les cimes du Monte-Carlo ? Voilà, entre autres, les sujets qui fâchaient. En marge des conflits ouverts entre l’UCI et les organisateurs, sans parler des équipes dont les sponsors souhaitaient, en urgence, une harmonie pour supprimer le dopage des sujets de conversation, une décision urgente fut prise : celle de créer le passeport biologique, la carte d’identité du coureur professionnel, sorte de badge passé au laser d’une porte de prison ou d’une place secrète dans la société high tech.

L’idée avait du bon. Comme un truand recherché de longue date, le voyou potentiel laissait à disposition, en vrac : son profil hématologique, la longueur de ses cheveux, la couleur de ses urines, l’épaisseur de son sang, la fréquence de ses visites chez son médecin, de ses entraînements etc. Un véritable bracelet électronique pour prisonnier en sursis. Pour ne plus voir, supporter, assumer des Rasmussen ou Vinokourov. Un souhait de propreté à court terme. On nettoie et puis on verra. Le passeport biologique, voici un an, c’était un peu cela. Un pansement de feuille à cigarette sur une plaie béante.

Quelques mois plus tard, pendant que la majorité des coureurs obéissait à la lettre à cette nouveauté, les organisateurs, les patrons d’équipes et l’UCI s’entretuaient. Sauf que le passeport biologique devint bien concrètement d’actualité pour les coureurs. Comme de bons élèves appliqués, dès le mois de novembre, ils se soumirent à la batterie de tests suggérés dans un règlement construit de bric et de broc. On entendit pour la première fois parler de « whereabouts », soit de contrôles localisés par rapport à l’endroit où se trouve l’athlète, de paramètres sanguins, de fiche médicale actualisée toutes les semaines. Et d’une manière générale, le passeport passait pour la révolution dans l’antidopage, la solution miracle, le paravent exceptionnel.

Un Tour de France plus tard, tout était remis en question. Pourquoi, comment, quand et où ? Ricco, Beltran, Kohl, Schumacher disposaient tous d’un passeport biologique. En ordre ou périmé ? Actualisé ou non ? On s’est fâché, en juillet, presse, spectateurs, amoureux du vélo et les autres. Il y avait un sentiment de cocufiage collectif. Quand même, tout le monde avait l’espoir que ce permis de conduire du coureur dispenserait la course cycliste des saletés précédentes. En vérité, mais il aura fallu des mois pour le savoir, le conflit purulent entre les organisateurs et l’UCI, impossible à gérer pour l’AMA, gouvernement planétaire de l’antidopage avait retardé tout simplement la mise en place de ce passeport biologique. En conséquence, les efforts fournis par la plupart des coureurs furent anéantis par le comportement inacceptable de certains coureurs dont « le profil hématologique » n’était pas enregistré dans la banque de données. Cette situation explique, en partie, pourquoi il a fallu attendre le mois de septembre pour connaître le dopage de Schumacher et de Kohl au Tour.

Aujourd’hui, les choses semblent être rentrées dans l’ordre. La réconciliation entre les différentes parties n’y est pas étrangère. Mieux, les plus optimistes prétendent que le passeport, enfin d’application, sera bien utile en 2009 et qu’il sera de plus en plus compliqué pour les tricheurs de rouler, en quelque sorte, avec de faux papiers. Même si le risque zéro n’existe pas, la carte d’identité antidopage a un avenir plus rose.

Philippe Gilbert : « Il y a dix ans d’ici, je n’aurais pas gagné une seule course »

ENTRETIEN

Les coureurs appartenant aux équipes ProTour et aux formations continentales au label « wild card » ont tous, sans exception, dû se soumettre à l’élaboration de leur passeport biologique. Une contrainte qui n’est pas banale comme nous l’explique Philippe Gilbert.

Concrètement, comment cela se passe dans votre quotidien par rapport à ce passeport ?

Pas toujours bien car le principe est de communiquer son agenda personnel sur le site de l’UCI (NDLR : système dit « ADAMS »). Laquelle a omis un détail : il n’est pas toujours commode de se connecter quand on est dans un hôtel sans WiFi ou pour d’autres raisons matérielles. Pourtant, il est de notre devoir de communiquer.

Sinon ?

Après trois manquements, vous risquez une suspension de six mois.

Il n’existe pas un autre moyen qu’internet ?

Le SMS. Mais vous n’avez pas forcément la garantie qu’il a été reçu au bon endroit, c’est un système précaire à n’utiliser qu’en cas d’urgence. De toute façon, nous devons être joignables 24 heures sur 24 sur un ou plusieurs numéros de portable, sur un ou plusieurs numéros de téléphone fixe.

Que devez-vous faire, en réalité ?

En théorie, remplir le programme d’un trimestre. Mais c’est à trop long terme et donc aléatoire. Le mieux est de remplir un programme mensuel. Par exemple, en juillet, je suis au Tour, c’est facile ! Mais après, si je participe à un critérium auquel je n’étais pas prévu la veille, je dois immédiatement retourner sur le site et changer mon emploi du temps. Il est indispensable que, dans chaque équipe, un directeur sportif, par exemple, possède les codes d’accès des sessions de chaque coureur pour, lui-même, changer les informations au cas où nous ne serions pas en mesure de le faire. Vous devez indiquer vos heures d’entraînement, les moments de votre présence à votre domicile. Mais il m’arrive de partir plus tôt à l’entraînement, si par exemple il fait très beau et que je me lève de bonne heure. Si un contrôleur arrive à ce moment-là, le fautif, c’est moi. Je devais prévenir !

On parle donc bien ici de « whereabouts », soit de contrôles inopinés hors compétition. Cela consiste en quoi ?

A un prélèvement de sang, uniquement.

Vous en avez subi combien en 2008 ?

Une douzaine, chaque fois à la maison. Et chaque fois dans de bonnes conditions. Ces gens ne sont pas des monstres ! La dernière fois, c’était un Néerlandais accompagné d’une infirmière, hollandaise elle aussi.

Avez-vous reçu ces visites de manière ciblée, soit dans les moments les plus importants, pour vous, sur le plan sportif ?

Tout à fait. Par exemple, j’ai été contrôlé 4 fois pendant le mois d’avril. Et quatre fois entre fin août et fin septembre. Cela correspondait à la période des classiques et des championnats du monde. Cela signifie que le boulot est fait sérieusement.

Donc, vous êtes pour ?

Et comment ! Je suis même heureux d’être tombé dans cette partie de l’histoire du cyclisme car voici dix ans, je n’aurais pas gagné une course. Et j’ai le sentiment que nous allons inévitablement vers un mieux même si on peut avoir la désagréable sensation d’être traqués. C’est un mal nécessaire.

Les tricheurs pourront-ils encore tricher ?

Moins qu’avant. En hiver en tout cas où les contrôles sont devenus aussi fréquents qu’en course. Voici peu de temps encore, il n’y avait pas de relâche dans le dopage sanguin au cours des entraînements hivernaux. Le sang était retiré puis réinjecté au moment des compétitions, le système d’autotransfusion étant très compliqué à repérer. Ici, les variations mensuelles émises par le passeport biologique compliquent ce type de dopage.

Pour terminer, c’est quoi un profil dit normal ?

Un profil où les variations sont naturelles. J’ai un hématocrite de 46 et un hémoglobine de 15,9 % en début de saison. Le 7 avril, au moment du Tour des Flandres, j’étais à 43 d’hématocrite, 14,5 d’hémoglobine. J’étais fatigué après deux premiers mois de compétition au sommet. Le 20 avril, j’étais à 45,5 et 15,7 tout simplement après du repos et au soir de Liège-Bastogne-Liège à 43,7 d’hématocrite.

Des paramètres qui ne bougent pas malgré les efforts ou qui restent anormalement élevés éveillent immédiatement l’attention. Raison pour laquelle le contrôle inopiné hors compétition est indispensable pour l’avenir. Du sport, pas que du vélo.

MODE D’EMPLOI

Pourquoi ? Parce que les contrôles classiques en compétition puis les contrôles ciblés (sur des athlètes éveillant le soupçon) n’étaient plus suffisants. On a donc décidé d’établir des profils individuels.

C’est quoi ? Un document électronique et individuel dans lequel les résultats des contrôles antidopage sont consignés. On y trouve les résultats des contrôles urinaires et sanguins, le profil hématologique du coureur et son profil stéroïdien. Le profil hématologique est établi sur base des prélèvements sanguins. Le profil stéroïdien est le niveau des stéroïdes prélevés dans les urines. Le premier sert à détecter le dopage sanguin (EPO), l’autre la prise de stéroïdes exogènes (testostérone).

C’est fiable ? Grâce à l’établissement de profils hématologiques et stéroïdiens, on peut surveiller en permanence les variations des paramètres biologiques individuels des coureurs. Des variations anormales peuvent être considérées comme preuve de dopage, même si aucune limite établie n’a été franchie (donc, même sans contrôle positif lors d’une course par exemple). Avant, l’UCI fixait les mêmes limites pour tout le monde, le fameux seuil hématocrite de 50, bafoué par tous les tricheurs. Aujourd’hui, les limites sont fixées pour chaque individu en fonction de son passeport biologique. Il est possible de sanctionner les « faux négatifs » mais aussi de… sauver des coureurs qui présentent des taux naturellement élevés. (S.Th.)

THIRION,STEPHANE
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