Le marché nuit gravement au droit de manger

Mondialisation

S’ouvrir à d’autres valeurs ou mourir : De Schutter est accablant sur le rapport entre commerce et alimentation.

Entretien

Toujours plus de produits, toujours plus de commerce et… toujours plus de ventres creux ! La marchandisation des produits agricoles à l’échelle planétaire a échoué à faire reculer la faim dans le monde. Au contraire : le nombre d’affamés a augmenté, pour frapper actuellement près de un milliard de personnes. On court droit dans le mur : une nouvelle libéralisation des échanges agricoles, aujourd’hui désespérément négociée dans l’enceinte de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC), ne ferait qu’aggraver la situation.

 Ce jugement tranchant, à contre-courant du discours officiel en cour depuis un quart de siècle, est porté par le rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation, le Belge Olivier De Schutter. Ce juriste, professeur à l’UCL et au Collège d’Europe de Natolin (Pologne), a succédé en mai à une autre parole acérée : celle du Suisse Jean Z

iegler.

Le rapport qu’il a présenté mercredi consacré à l’impact de l’OMC sur l’alimentation est une « première », souligne-t-il : son enquête a bénéficié de la « coopération » de l’organisation libre-échangiste. « C’est un signe de bonne volonté et d’ouverture qu’il faut saluer. » Un loup dans la bergerie ? Pas sûr. Face à la « crise de légitimité » de l’OMC incapable de boucler son cycle de négociation lancé en… 2001, le directeur général de l’organisation, le Français Pascal Lamy, pourrait trouver dans les recommandations du Belge une béquille pour sortir de l’ornière. Les conclusions du rapport seront officiellement présentées en mars. « Dans les négociations commerciales, plaide Olivier De Schutter, les droits de l’homme doivent être plus présents. »

 Quelles sont vos conclusions ? Les pays ont été incités depuis 25 ans à prendre appui sur le commerce international pour garantir à leurs populations le droit à l’alimentation. Ceci a échoué. Il faut en tirer les conséquences.

 Renoncer au commerce mondial des produits alimentaires ?

 Bien que le commerce international représente une part relativement modeste en volume de l’ensemble de la production alimentaire, il a eu un impact disproportionné sur l’orientation des politiques agricoles : les pays ont négligé de soutenir la petite agriculture familiale et ont favorisé les secteurs les plus porteurs à l’exportation. Conséquence : sur les 963 millions de personnes qui ont faim aujourd’hui, la moitié sont des petits paysans. C’est quand même paradoxal ! C’est un processus qui favorise les plus gros et marginalise les plus faibles.

Donc, dire non au commerce ?

Le commerce a un rôle à jouer, mais un rôle subsidiaire. Les Etats doivent privilégier les productions qui correspondent d’abord aux besoins de la consommation locale. Il y a une place pour le commerce, pour les produits tropicaux par exemple. Mais le commerce est injustifié lorsque les pays importent ce qu’ils pourraient produire.

 Faut-il un protectionnisme ?

A long terme, il faudrait une meilleure régulation des prix sur les marchés, que l’on a connue jusqu’aux années 1980, mais qui a pratiquement disparu.

Soufflée par le vent général de dérégulation ?

Exactement. Il faudrait une régulation parce que les marchés sont très volatils – et cela va s’aggraver, en raison notamment du changement climatique.

 Et à court terme ?

Il faut effectivement que les pays puissent se protéger contre l’importation à bas prix de produits qui menacent leurs agriculteurs locaux. Il faut aussi que les pays puissent se protéger contre les prix trop élevés, lorsqu’ils sont importateurs nets, qui menacent leur balance des paiements.

 Ces changements sont-ils possibles dans le cadre de l’OMC, qui ne fait pas partie du système des Nations unies et ne reconnaît que le droit au commerce, certes avec des règles, mais pas l’ensemble du spectre des droits humains – dont celui à se nourrir ?

C’est « la » question décisive. Au fond, le commerce international s’est développé en une sphère autonome, relativement détachée du droit international général. Ce qui m’a frappé dans mes nombreux contacts avec les négociateurs à l’OMC, c’est qu’ils n’ont pas connaissance que leurs gouvernements sont débiteurs d’obligations en matière de droits de l’homme. Ils négocient en se posant une seule question : est-ce que cela va bénéficier à mon pays, sans examiner l’impact sur les différentes catégories de la population, sans s’interroger sur les autres obligations internationales de l’Etat. Dans toute l’histoire de l’OMC, je n’ai trouvé que deux exemples où les pays ont invoqué le droit à l’alimentation pour refuser de faire certaines concessions. C’est inouï !

 Que faut-il faire ?

Il faut se réapproprier l’OMC. Elle doit être réintégrée dans les structures de gouvernance mondiale. Dans les négociations commerciales, les droits de l’homme doivent être plus présents. Il faut davantage de contrôle démocratique. Ces négociations paraissent n’être possibles qu’à l’abri du contrôle de l’opinion publique. C’est proprement inacceptable.

 N’y a-t-il pas une opportunité à saisir, avec ces réflexions qui s’amorcent sur une re-régulation, sur fond de crises, alimentaire, financière, économique ?

Absolument. J’étais à New York récemment et j’ai constaté un état d’esprit radicalement transformé par la crise. Les messages qui, il y a six mois, un an, n’auraient pas été audibles, le sont devenus aujourd’hui. On entend, au fond, parler d’un retour de l’Etat dans l’économie alors que l’on avait pensé que l’autorégulation était la solution. Le moment est donc mûr. J’en vois notamment pour preuve le fait que, dans la crise alimentaire, l’OMC a joué le jeu d’une concertation avec les agences des Nations unies. Pascal Lamy est, je crois, partisan d’une amélioration de la gouvernance mondiale, pour plus de cohérence. Mais ceci commence par les gouvernements nationaux. Le système traverse une crise de légitimité. Le commerce n’est jamais qu’un moyen ; ce n’est pas une fin. Le commerce donne une prime aux pays qui tiennent moins compte des normes sociales et environnementales, au nom de la compétitivité. Un autre commerce international est possible, qui respecte mieux l’environnement et contribue plus à l’égalité sociale. A condition de s’ouvrir à ces valeurs, le commerce international peut être sauvé de sa propre destruction.

REGNIER,PHILIPPE
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