Les enfants de Taizé débarquent à Bruxelles

Dès ce lundi et jusqu’en fin de semaine, Bruxelles accueille la 31e Rencontre internationale de Taizé, cette communauté œcuménique installée en Bourgogne et longtemps animée par le charismatique frère Roger. Les palais du Heysel accueilleront 30.000 participants étrangers auxquels il convient d’ajouter 10.000 Belges.

Que chercheront ces gens, dont de très nombreux jeunes ? « Ces milliers de jeunes hébergés par des milliers de familles d’accueil, c’est une expérience qui ouvre l’esprit et les cœurs », souligne frère Aloïs, le prieur de la communauté.

40.000 jeunes en quête de sens
Spiritualités 31e Rencontre internationale de Taizé, dès ce lundi, à Bruxelles

La rudesse de la vie matérielle les incite à nourrir leur vie spirituelle. Le signe d’un retour du religieux ?

Les Polonais débarquent au Sacré-Cœur de Ganshoren. Les Slovènes et les Lettons au Collège Saint-Pierre, à Jette. Les Italiens et les Portugais au Collège Saint-Michel d’Etterbeek… Dès 7 heures, ce lundi, des cars en provenance de toute l’Europe convergent vers Bruxelles. A leur bord : les 30.000 participants étrangers inscrits à la 31e Rencontre internationale de Taizé. Elle se tient dans trois palais du Heysel, jusqu’à vendredi.

Ce qui anime les participants ? Sans doute cet esprit atypique d’ouverture et de dialogue qu’entretient, depuis 70 ans, la communauté œcuménique – à la fois catholique et protestante – de Taizé. Des centaines de milliers de jeunes, depuis les années 60, ont fait escale sur la colline bourguignonne investie par ces moines bâtisseurs de ponts. « Pour s’ouvrir à d’autres cultures, prier par le chant et le silence. »

« C’est l’écoute qui les appelle, confie frère Alois, le prieur de la communauté. Un sens que nous avons un peu perdu dans nos églises… Au terme de leur séjour, beaucoup disent qu’ils en retiennent surtout le silence. Il y a en eux un sens pour les vraies valeurs. Nous ne sommes pas là pour “transmettre”, mais pour éveiller ce qui est déjà en eux. »

Les Rencontres que la communauté organise, chaque année, dans une capitale européenne entendent contribuer à une « société davantage marquée par la confiance que par la méfiance… La grande découverte, pour nous, a été l’effet insoupçonné de l’hospitalité : ces milliers de jeunes hébergés, le temps de la Rencontre, par des milliers de familles d’accueil, c’est une expérience qui ouvre l’esprit et les cœurs. »

Dans une société largement sécularisée, où moins de 7 % des Bruxellois et des Wallons participent encore à la messe de Noël, l’appel de Taizé apparaît comme un signe de réémergence du religieux. Un « retour des dieux » qui marquerait une rupture, à lire le sociologue Olivier Servais (UCL) : « Chacun est confronté à une pluralité de traditions… De nos jours, plus aucune religion ne s’impose de manière exclusive, par le haut. »

Professeur à l’Université catholique de Würzburg, Hans-Georg Ziebertz a étudié la conscience religieuse des Européens de 16-17 ans. Il constate qu’à l’exception des pays très religieux, comme la Pologne, la Croatie ou l’Irlande, les jeunes privilégient désormais un modèle multireligieux. Beaucoup estiment que toutes les religions sont égales et qu’elles font en fait référence au même Dieu.

Davantage exposés au pluralisme religieux, les jeunes apparaissent décomplexés face aux religions : ils ne partagent plus les crispations qu’éprouvaient parfois leurs aînés, confrontés à la domination de l’Eglise catholique, à son emprise sur la société, à travers ses relais éducatifs, sociaux et politiques.

« La séparation des Eglises et de l’Etat étant définitivement assurée tant au plan juridique que sociologique, constate le chercheur Jean-Paul Willaime dans “Le Retour du religieux dans la sphère publique”, il devient possible de prendre explicitement en compte, sans renier la laïcité, les apports spirituels, éducatifs, sociaux et culturels des religions. »

Les plus jeunes en seraient les plus convaincus… Notre sondage Ipsos sur les pratiques religieuses l’avait mis en évidence, fin 2006 : de toutes les catégories sociales et professionnelles, en Wallonie et à Bruxelles, ce sont les étudiants qui se montraient les plus tolérants à l’égard des signes de religiosité dans l’espace public.

En d’autres termes, les dieux ne sont plus perçus par la jeune génération comme une référence normative absolue : en « promeneurs de la spiritualité », les jeunes puisent ce qui leur convient dans l’offre élargie du paysage spirituel. Moins de dogme, en somme, mais une quête de sens intacte, voire même exacerbée par la rudesse du contexte économique et social…

« Nous sentons bien que la vie des jeunes d’aujourd’hui est plus compliquée qu’il y a 30 ans, témoigne frère Alois. Ils ont moins de liberté. Ils doivent lutter davantage. »

D’où leur attrait, plaide le prieur, pour la méditation, telle qu’on la pratique à Taizé… Les travaux de Vassilis Saroglou, professeur de psychologie des religions à l’UCL, ont montré qu’« en dépit d’une apparente indifférence face à la religion », les jeunes francophones de Belgique « peuvent avoir l’expérience de moments de prière, cette dernière n’étant plus nécessairement à entendre comme communication et demande envers un être surnaturel… En marge de la religion classique, ou peut-être en opposition avec elle, une partie importante des jeunes semble attirée par la spiritualité. »

Un intérêt qui n’exclut pas un constat global d’inculture religieuse, chez ces mêmes jeunes… « Il faut conforter leur ouverture par la connaissance critique, suggère Louis Rousseau, qui enseigne les sciences des religions à l’Université du Québec à Montréal. Les médias de masse doivent se sentir ici particulièrement concernés par leur biais le plus souvent sensationnaliste et stéréotypant dans le traitement du fait religieux. »

« On ne sait pas toujours à quoi s’en tenir, avec les clichés qui courent », témoigne Leslie, 16 ans, qui a toujours suivi les cours de morale laïque, mais qui compte bien organiser un débat entre un prêtre, un imam, un rabbin et un pasteur, dans le cadre des projets que les élèves sont tenus de concrétiser dans son athénée communal…

A défaut, elle irait volontiers prendre le pouls des jeunes Polonais, Slovènes et Lettons qui débarquent, ce lundi, à Bruxelles.

Hospitalité musulmane pour chrétiens

Le grand salon marocain de Zohra Ziani sera bien rempli cette semaine… Musulmane, elle n’a pas hésité une seconde quand sa voisine lui a proposé d’héberger des participants à la 31e Rencontre européenne de Taizé. « Deux Italiens, deux Français et deux Slovènes », dit-elle, sourire aux lèvres…

Son mari, Ahmed Lamhaouli, camionneur prépensionné, acquiesce, même s’il n’a rien eu à dire : « Cela ne nous changera pas beaucoup, nous qui avons élevé ici nos sept enfants. Une éducation que nous avons basée sur la confiance »… Précisément le thème qu’ont donné les frères de Taizé au rendez-vous chrétien de Bruxelles. « Leur message de paix nous a convaincus, insiste Zohra. Peu importe qu’il émane de catholiques ou de protestants. Il est des valeurs que nous partageons, en tant que musulmans, et au-delà même des convictions religieuses. »

« Elle nous a dit, du jour au lendemain, que plusieurs participants à la Rencontre de Taizé allaient loger à la maison, et ça ne m’étonne pas d’elle, réagit sa fille, Karima. Cela n’a d’ailleurs rien d’exceptionnel ! C’est venu très naturellement. Inutile de se concerter pour une initiative que nous ne pouvions que partager. »

Dans la maison familiale, non loin de la chaussée de Gand, chacun vit son engagement spirituel comme il l’entend. Certaines des filles de la famille portent le foulard, d’autres pas. « Ma mère a toujours été très ouverte, elle a toujours apprécié d’aller à la rencontre des autres », poursuit Karima.

Le 1er janvier, les six jeunes hôtes de Zohra et d’Ahmed auront droit à un couscous maison, comme on le prépare à Al Hoceïma, la ville dont provient le couple, sur la côte nord-est du Maroc.

« Cela fait plus de 40 ans que nous vivons en Belgique, commente Ahmed. Mais j’ai gardé de mon enfance le goût de l’échange avec d’autres cultures… Enfant, j’ai appris à dire “Mama”, en espagnol, avant d’apprendre à le dire en arabe. »

« Je suis vraiment heureuse, reprend Zohra. Car je n’aurai sans doute pas d’autre opportunité de revivre cette expérience. Et je suis persuadée que nous en tirerons autant profit, humainement, que nos six invités. »

« En tout cas, moi, ponctue Karima, ça me fera un tout beau carnet d’adresses pour des projets de vacances en France, en Italie et en Slovénie ! ».

REPÈRES

Les origines de Taizé. Obnubilé par « l’unité des baptisés », Roger Schutz, fils d’un pasteur suisse, fonde, dans les années 40, une fraternité de moines protestants à Taizé, dans le sud de la Bourgogne. Après l’assassinat du fondateur, voici trois ans et demi, c’est un catholique d’origine allemande, frère Alois, qui mène la communauté.

Les frères. Apôtres d’un œcuménisme longtemps incompris par l’Église romaine et le synode protestant, les « moines » de Taizé sont une centaine, aujourd’hui, âgés de 22 à 92 ans, protestants et catholiques, quasi à parts égales, plus quelques anglicans. Ils s’engagent, pour la vie, au partage des biens matériels et spirituels et au célibat. Ils se consacrent à l’unité des chrétiens, au-delà des nuances doctrinales qui opposent protestants, anglicans, orthodoxes et catholiques.

Les jeunes. Le premier rassemblement international de jeunes ouvert aux garçons et aux filles se tient à Taizé en septembre 1966. Chaque été, ils sont près de 100.000 à séjourner sur les collines de Taizé, au rythme de 4.000 à 6.000 participants par semaine. Ils se réunissent matin, midi et soir pour chanter et prier (ou méditer). L’après-midi, ils participent à des causeries, menées par les frères, sur des sujets de société, sur la culture, la foi, la paix dans le monde…

Les rencontres européennes. Outre les rassemblements estivaux, à Taizé, la communauté se délocalise pour quelques jours, une fois par an, dans une capitale européenne. Après Genève, l’an dernier, Bruxelles sera le cadre de la 31e Rencontre, de ce lundi 29 décembre au vendredi 2 janvier. Quelque 40.000 jeunes de 17 à 35 ans y sont attendus, dont 12.000 Belges, 9.200 Polonais, 2.000 Français, 2.000 Allemands, 2.000 Roumains, 1.500 Italiens, 900 Lituaniens, 650 Slovènes, 600 Espagnols, 510 Portugais et 300 Russes. Ils seront répartis par groupes plurinationaux dans 180 communautés locales d’accueil, à maximum une heure en transport en commun du Heysel, épicentre de la Rencontre.

Le programme. Des visites et des échanges sont prévus, chaque matin, dans les quartiers d’accueil. Les jeunes rallient ensuite le quartier général de l’opération, pour le repas de midi et un temps de prière ou de méditation, dans les trois palais du Heysel investis par Taizé. L’après-midi, carrefours de réflexion (animés, entre autres, par les commissaires européens Jacques Barrot et Jan Figel)… Puis nouveau temps de méditation, à 19 heures, avant de retrouver les familles d’accueil.

GUTIERREZ,RICARDO
Cette entrée a été publiée dans Belgique, avec comme mot(s)-clef(s) , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.