Un demi-siècle de sweet soul music

La Motown a 50 ans. De Detroit à Los Angeles, la maison du hit soul,a révélé Marvin Gaye, Diana Ross, Stevie Wonder et tant d’autres.

De passage cet été à Toronto, en route vers Chicago, on n’a pas résisté à l’envie de faire un crochet par Detroit, capitale du Michigan. Une fois passé la frontière et la rivière qui relie les lacs St Clair et Erie, on ne peut manquer la tour de la General Motors, emblème de la richesse industrielle automobile d’une ville qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Sur Woodward Avenue, sorte de Champs-Elysées locaux, un commerce sur deux est à remettre. Aussi bien les vitrines que les façades sont désolées…

Il y a un demi-siècle, la ville et son industrie faisaient à ce point la fierté de tout un pays que c’est sans hésitation qu’un certain Berry Gordy décida, en janvier 1959, d’appeler Motown (pour Motor Town) sa firme de disques. Au 2648 West Grand Boulevard, on trouve encore la maison où tout a commencé : la vitrine est préservée et la maison est devenue le Motown Historical Museum, maison reproduite en carton pour l’édition, l’an dernier, d’un nouveau coffret de dix CD reprenant les 202 45-tours qui, entre 1960 et 2000, ont atteint la tête des hit-parades.

Berry Gordy, l’ancien boxeur au chômage puis ouvrier chez Ford, qui fonda Motown avec l’argent mis de côté en écrivant des chansons pour Jackie Wilson, décide en 1972 de déménager sa société à Los Angeles. Mais encore aujourd’hui, les golden years de la Tamla-Motown sont associées aux années 60 et à Detroit. Cette dernière sera d’ailleurs surnommée « Hitsville, USA ». D’abord confinée aux charts r’n’b, la Motown va vite truster les premières places du hit-parade pop américain. Sur fond de guerre du Vietnam, deux firmes de musique noire vont rivaliser pour se gagner les faveurs du public : la Motown et la Stax que Jim Stewart a fondée à Memphis, Tennessee. Il est amusant de voir que si Stewart était blanc et Gordy noir, c’est le public noir qui sera le principal supporter de la Stax, et le public blanc celui de la Motown. Autant la Stax a préservé un son rugueux, plus rural, plus roots (avec Otis Redding, Aretha Franklin et Sam & Dave en guise de fers de lance), autant la Motown fera tout pour se gagner les faveurs dansantes de la jeunesse blanche. Le son de chansons écrites bien souvent par des faiseurs maison (Smokey Robinson, vite rejoint par Norman Whitfield, et le fameux trio Holland-Dozier-Holland qui allait signer les plus belles pages sixties du label), est usiné, policé. Il est dû, en studio, à des musiciens hors pair : les Funk

Brothers. Les disques montrent les Noirs sous un jour rassurant : sage et élégant. Ils s’adressent aussi à un public plus teenager que l’adulte Stax. Les gentils Jackson 5 chantaient le bonheur et la joie de vivre, les Miracles, les Temptations et Marvin Gaye, l’amour romantique exacerbé… pendant qu’Aretha Franklin chantait « Think ». La différence est de taille.

Pour départager ces deux géants de la soul, on a pu aussi compter sur Sam Cooke – qui préféra, quant à lui, fonder sa propre firme, en accord avec RCA.

Dans les années 70, à Los Angeles, Gordy aura bien du mal à garder ses poulains à la maison. Ses manières dirigistes (qui n’ont guère été gommées dans le film Dreamgirls de 2006, avec Beyoncé, Jamie Foxx et Eddie Murphy) ont eu raison de la patience de nombreux artistes.

Chez Motown, l’esprit de famille imposait de jouer collectif et de livrer des hit singles bien rentables à une époque où le 45-tours régnait en maître. Stevie Wonder et Smokey Robinson resteront fidèles à Gordy. Dans le chef de Smokey, ça se comprend, l’homme était le vice-président de la boîte.

LE PORTFOLIO : Les 50 ans de Motown.

Le succès de cette entreprise noire fit bien sûr la fierté de la communauté afro-américaine, et par la suite de tout un pays.

Mais le côté bling-bling (dirait-on aujourd’hui) et pur entertainment lui valut d’être mise à l’index par le mouvement d’émancipation des Noirs (Black Panthers, etc.) qui lui reprochait de véhiculer une image trop « oncle Tom ». Critiques dont Louis Armstrong, auparavant, avait également fait les frais.

Comme le firent, après-guerre, Miles Davis et le be-bop, avec le jazz, les rappeurs vont secouer tout cela dès le milieu des années 70, et prendre la tête d’un combat que Berry Gordy n’a jamais voulu mener. Ce qui ne l’a pas empêché de fêter en grandes pompes, en 1983, les 25 ans de la Motown. Au cours d’une soirée-concert et émission de télévision on ne peut plus consensuelle. Michael Jackson et tous les grands noms du label étaient là, oubliant les disputes et les rancunes. Un mois plus tard, Marvin Gaye était assassiné par son père.

La suite fut moins grandiose même si, pour succéder aux hits de Stevie Wonder, de Diana Ross et des Commodores, la Motown put compter, au début des 80’s, sur Rick James, Lionel Richie, Debarge, et, dans les années 90, Johnny Gill, Boyz II Men et Shanice. Le cœur n’y est plus. La magie a disparu : la Motown, vendue à Universal, est aujourd’hui une firme comme une autre, spécialisée dans le r’n’b’.

La dernière à avoir placé un numéro un (et encore, seulement dans les charts r’n’b’ du Billboard), c’est Erikah Badu. C’était en octobre 2000. Depuis, la firme de Berry Gordy vit sur son prestigieux passé. Grâce à d’incessantes rééditions et compilations, et la reprise par tout un chacun d’un catalogue qui, de fait, fut un des plus beaux du vingtième siècle.

Après l’édition, fin 2008, du coffret Motown : the complete nº1’s, Universal annonce pour le 12 janvier, le lancement officiel des célébrations du cinquantième anniversaire, passant par pas moins de 300 sorties étalées sur tout 2009.

Infos sur www.motown.com

Quand Smokey Robinson nous en parlait

ENTRETIEN

Il y a une vingtaine d’années, à l’occasion de la sortie de son disque, One heartbeat, nous avons eu l’occasion de rencontrer Smokey Robinson. Le chanteur, en plus d’être, dans les années 60, à la tête des Miracles et de composer pour de nombreux artistes maison, est aussi le vice-président, aux côtés de Berry Gordy, de la Motown. Voici ce qu’il nous en dit à l’époque.

Vous êtes resté fidèle à la Motown, alors que beaucoup d’artistes ont quitté le label…

Dans toutes les compagnies, cela se passe comme ça. C’est une bonne chose que des poulains partent alors que d’autres arrivent. Motown est certainement la seule firme qui a trouvé sa place dans le cœur des gens. Certains artistes ont d’ailleurs tenté de revenir. Les Temptations et les Four Tops sont revenus. Je ne crois pas que ces départs étaient dus à la personnalité de Berry Gordy.

Vous souvenez-vous de votre première rencontre ?

Oui, comme si c’était hier. Je m’étais présenté pour une audition, à Detroit, auprès des gens qui avaient découvert Jackie Wilson. Berry, qui écrivait pour Jackie et n’avait pas encore fondé la Motown, était là. Il a écouté mes chansons et on est devenus amis.

Que pensez-vous de la vogue de ces spots publicitaires reprenant des standards de la Motown et de toutes ces rééditions ?

Je pense qu’un hit restera toujours un hit. Il y a toute une génération de gens qui ne les connaissent pas et donc, il n’y a aucune raison qu’ils ne les aiment pas et puis, il y a tous les nostalgiques. C’est maintenant mon tour avec « The tracks of my tears ». C’est une bonne chose… surtout pour les compositeurs.

Article paru dans Le Soir du 9/6/87.

LES 10 incontournables

Plus de 200 singles publiés par la Motown ont été numéro un. En voici dix qui sont incontournables :

« My girl ». The Temptations, 1964.

« Dancing in the street ». Martha & the Vandellas, 1964.

« I heard it through the grapevine ». Gladys Knight & the Pips, 1967.

« ABC ». The Jackson 5 (1969)

« The tears of a clown ». Smokey Robinson & the Miracles, 1970.

« What’s going on ». Marvin Gaye, 1971.

« Papa was a rolling stone ». The Temptations, 1972.

« Superstition ». Stevie Wonder, 1973.

« Let’s get it on ». Marvin Gaye, 1973.

« Sir Duke ». Stevie Wonder, 1977.

COLJON,THIERRY
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