Obama a constitué une équipe ambitieuse, une somme prometteuse de talents. Mais il faudra éviter la rivalité des ego.
New York
De notre correspondant
L’un après l’autre, ils passent leur audition devant les sénateurs, comme des étudiants devant leurs examinateurs. L’équipe d’Obama est à présent prête. Une équipe « All Stars », dont même les plus critiques adversaires doivent reconnaître qu’elle réunit une somme de compétences inédite dans le champ politique.
A travers les auditions du Congrès, ce ne sont pas seulement les qualifications pour leur rôle que les membres de l’équipe Obama sont en train de tenter de prouver. Ils dessinent aussi, collectivement et en direct, les lignes de force qui devraient être celles de la future administration.
Eric Holder, le candidat désigné au poste d’attorney général, devant le comité judiciaire du Sénat : « La pratique de la simulation de noyade (le waterboarding pratiqué sur les détenus) est de la torture. » Cela n’avait jamais été dit si clairement jusqu’ici, ni par lui ni par un autre membre de l’équipe.
Janet Napolitano, qui sera à la tête de la Homeland Security : « Notre système d’immigration est cassé. Le réparer doit être notre priorité », expliquait-elle devant d’autres sénateurs. En référence à un système sur lequel George Bush s’est cassé les dents en prônant, à la fois, des contrôles accrus aux frontières et de plus larges opportunités aux candidats légaux à l’immigration.
D’autres engagements, comme celui de Ken Salazar, qui prendra la tête du département de l’Intérieur : « Il est temps de nettoyer le gâchis et de mettre en avant les critères scientifiques », disait-il en promettant de poursuivre l’objectif d’une indépendance énergétique pour les Etats-Unis et de veiller au respect des ressources naturelles.
Ou encore Hillary Clinton, dont la nomination en tant que secrétaire d’Etat a été approuvée par les sénateurs à l’unanimité moins une voix : « Je vous assure que le Département d’Etat roulera à fond pour fournir une diplomatie tournée vers l’avenir et durable, dans chaque partie du monde », promettait-elle.
La bête semble piaffer d’impatience. A tel point que certains s’inquiètent : aux allures prometteuses, pareille réunion de « top guns » ne risque-t-elle pas de déboucher rapidement sur des querelles d’ego et une longue liste d’ambitions insatisfaites ? « S’ils arrivent à faire en sorte de tirer tous dans la même direction, tout le monde en sortira gagnant, commentait à l’agence Reuters David Rothkopf, un ancien du département du Commerce. Mais s’il commence à y avoir des conflits, ou si la marche commence à devenir moins disciplinée, le fait d’avoir tant de vues et d’opinions fortes peut se transformer en handicap. »
La gravité de la situation, notamment économique, suffira-t-elle à étouffer ces possibles rivalités ? Ou « l’équipe de rivaux » que Barack Obama a voulu mettre en place (voir notre infographie) sur le modèle de son lointain prédécesseur Abraham Lincoln, afin d’élargir ses assises et ses compétences, finira-t-elle par glisser vers une guerre de tranchées ?
Une particularité « aggravante » du système mis en place par le président élu pourrait être déterminante dans ce contexte. Les historiens politiques, cette fois, vont chercher du côté de Franklin Roosevelt plutôt que de Lincoln. Comme le président qui promut le New Deal, qui s’était entouré d’une puissante équipe de conseillers afin de lancer son plan, Obama a en effet constitué une sorte de « double » de son propre gouvernement, à l’intérieur même de la Maison-Blanche.
En matières économiques et de politique internationale, cette redondance voulue et assumée est particulièrement frappante.
Parallèlement à l’équipe gouvernementale proprement dite, qui régnera sur les différents départements, ont ainsi été nommés une série de « tsars » chargés de conseiller directement le président : Lawrence Summers et Paul Volcker pour l’économie, Carol Browner pour l’énergie…
Obama a même choisi une « tsar de la performance », chargée de traquer les inefficacités au sein de l’administration.
Le message est clair : « Le centre de l’administration Obama sera Barack Obama lui-même », comme le disait un chroniqueur du Wall Street Journal.
Mais les risques de voir surgir les rivalités ne seront que plus importants dans ce schéma, où la préoccupation essentielle pourrait vite devenir d’avoir l’oreille du président.
Le premier test devrait être la situation à Gaza. Qui prendra en main ce dossier redevenu incandescent ?
Barack Obama lui-même ? Sa très qualifiée et très décidée secrétaire d’Etat, Hillary Clinton ? Son vice-président, Joseph Biden, qui a fait l’essentiel de ses gammes politiques sur les dossiers internationaux et qui vient d’achever une tournée dans la région ?
Ou l’urgence de la situation amènera-t-elle à nommer un diplomate chevronné comme envoyé spécial ?
Le risque, alors, serait de se retrouver avec un jeu encore plus complexe de poupées russes.
