Le retour en force des « alters »

Mondialisation Les crises replacent le duel Davos-Porto Alegre au cœur du débat

La mondialisation a dérapé. Les crises se sont multipliées. Les altermondialistes chercheront à capitaliser sur ces ratés.

Ils avaient quasiment disparu de nos écrans radar médiatiques ; les voici de retour. En force. Merci qui ? Merci la crise ! Les « altermondialistes » se retrouvent à partir de ce mardi aux portes de la forêt amazonienne. Jusqu’au week-end, la ville de Belém, au nord du Brésil, accueille le Forum social mondial, ce raout de la mouvance « d’en bas », ultra-critique de la globalisation. De cette mondialisation « d’en haut », qui ne crée pas nécessairement de la pauvreté mais renforce les inégalités : ce fossé insoutenable, puissamment déstabilisateur, qui éloigne les nantis des démunis, les travailleurs du cercle de rentiers privilégiés.

Le rendez-vous du Forum social avait été inventé en 2001 à Porto Alegre, dans le sud-est du pays, pour saper l’autorité du Forum économique mondial de Davos. Cette rencontre select dans une station helvétique huppée, transformée en camp retranché pour raisons de sécurité, réunit chaque année les puissants des affaires, de la finance et de la politique. L’édition 2009 débute mercredi.

A Belém, de 80.000 à 100.000 « alters » sont annoncés, dont une grosse soixantaine de Belges : une nébuleuse internationale citoyenne, une multitude d’ONG, de militants syndicaux, d’activistes de tous poils, de pacifistes, de simples citoyens. Et aussi, dans les parages, la venue de tous ces présidents de la gauche latino qui ont été portés au pouvoir par la « génération Porto Alegre », à commencer par le brésilien Luiz Inacio Lula da Silva, mais aussi Chavez (Venezuela), Morales (Bolivie), Correa (Equateur) et Lugo (Paraguay). En 2005, pour son retour à Porto Alegre après une escapade l’année d’avant à Bombay, le Forum avait connu son apogée, en terme de fréquentation, avec plus de 150.000 participants. L’année d’après, l’événement s’était éclaté en trois endroits, perdant dans l’aventure une partie de sa force de frappe. En 2007, un Forum à Nairobi (Kenya) avait pour de nombreux participants confirmé l’essoufflement de la formule, au point qu’aucun lieu de convergence n’avait été décrété pour l’an dernier, laissant la place à une kyrielle d’activités locales, sans grand retentissement.

Cette pause devait permettre de réinventer la mobilisation. Voire, de céder la place à du neuf. Belém, hormis l’endroit et quelques thèmes directement en phase avec l’Amazonie et son écosystème menacé par des intérêts marchands, ne réinventera probablement pas le concept. Dix ans après leur spectaculaire irruption dans les rues de Seattle contre le sommet de l’OMC, les « alters » reviennent toutefois sur le devant de la scène. Et ils affichent une morgue certaine face à Davos.

Klaus Schwab, le G.O. du Forum économique, qualifie lui-même son rendez-vous de « maison de convalescence ». Dans un entretien au quotidien suisse Le Temps, le 9 janvier, le patron de Davos observait avec peine qu’un « immense carambolage » s’est produit sur l’« autoroute » de la globalisation. « Les gouvernements ont agi comme les ambulances et les patients se trouvent actuellement à l’hôpital », disait-il. L’heure est cruelle pour les hérauts néolibéraux du « moins d’Etat »…

Nul doute, cependant, que l’ambition de bon nombre des 2.500 « leaders » réunis en Suisse se résume à vouloir soigner les bosses et à rouvrir l’autoroute au plus vite ! Sans bouleverser les règles du « jeu », malgré la débâcle phénoménale – un conservatisme parfois masqué par des incantations révolutionnaires, comme cette invitation lancée par Nicolas Sarkozy alors président en exercice de l’Union européenne à opérer une « refondation du capitalisme ».

Aucune remise en question fondamentale n’est à attendre de ces « pyromanes transformés en pompiers », selon l’expression d’un économiste habitué de Davos, cité par l’AFP. Le chantre nº 1 du « changement », le président des Etats-Unis Barack Obama, paraît d’ailleurs en avoir pris la mesure, en snobant l’événement, lui qui avait dénoncé dans son discours inaugural les terribles coups portés à l’économie de l’Amérique par la « cupidité et l’irresponsabilité de certains »

A l’ONU, en septembre, Lula avait déjà asséné qu’il ne faut pas laisser « les profits des spéculateurs toujours être privatisés, tandis que leurs pertes sont invariablement nationalisées ».

Les « alters », eux, ne sauraient se contenter de changements cosmétiques destinés à faire redémarrer la machine de plus belle. Ils se méfieront donc des mots proférés par d’aucuns à Davos, parfois les mêmes que leur vocabulaire, mais placés au service d’objectifs totalement divergents : sauvegarder ses intérêts à Davos ; clamer qu’« un autre monde est possible » à Belém.

La litanie des crises – financière, alimentaire, énergétique, économique, climatique et même immobilière – met une sourdine à l’assurance flamboyante de Davos et à sa confiance sans faille dans le capitalisme et la mondialisation. Lula se rend à Belém alors qu’en 2007, le président avait fait le choix de Davos, euphorisé par l’envolée des cours des matières premières… Surtout, ces crises de la mondialisation permettent au peuple de Porto Alegre de rappeler la pertinence de leurs analyses, prêchées depuis des années : le système va droit dans le mur ! La preuve…

Un coin est donc enfoncé. Belém, aux yeux des observateurs extérieurs, ne sera cependant un succès que si une ébauche de consensus émerge de ce capharnaüm revendiqué d’idées : sur la suite des événements, sur les grandes réformes prioritaires à concrétiser et qui doit les porter. « Je pense que le mouvement altermondialiste est aujourd’hui contraint de préciser ses positions, sous peine de disparaître du débat public », estime le sociologue brésilien Candido Grzybowski, l’un des pères fondateurs du Forum.

Une fenêtre d’opportunité vers un « postcapitalisme » semble toutefois s’ouvrir : Bush est parti avec son marché « autorégulateur », et les critiques des « alters » convergent avec les remises en cause proférées par certains architectes du système lui-même.

Un « autre monde » paraît dès lors, sinon moins utopique, en tout cas plus urgent.

REGNIER,PHILIPPE
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