Le gentleman romancier

Littérature L’écrivain américain John Updike est mort à 76 ans

Flanqué de ses deux personnages fétiches, Rabbitt et Bech, Updike traitait sa société de banlieusards bourgeois à la pointe sèche.

Il avait l’allure très distinguée d’un gentleman-farmer, adepte du golf de surcroît. Il a d’ailleurs consacré à ce sport de prédilection un livre délicieux, Rêves de golf, où il décrétait sans rire qu’« à l’instar du rêve, le golf nous ouvre les portes d’un autre monde dont nous ressortons comme rajeunis. Le golf retourne la vie comme un gant ».

L’expression lui va d’ailleurs comme un gant. Qu’a cherché Updike au fil de ses quarante livres, sinon montrer l’envers d’une société qui n’a d’autre souci que de préserver sa respectabilité, qui n’est en réalité qu’un leurre ? Updike avait le don de double vue du grand romancier. Il était au demeurant considéré dans son pays comme un géant littéraire (et les traductions, innombrables, ont permis à bien des non-anglophones d’en convenir), l’égal d’un Saul Bellow ou d’un Philip Roth, dont il se distinguait d’abord en n’étant pas juif, et ensuite par sa condition de non nobélisé, Bellow, son aîné, ayant reçu le prix et Roth, son cadet, perdant un rival de taille pour l’emporter un jour.

Il était né le 18 mars 1932 dans une ferme de Pennsylvanie, petit-fils de pasteur, et fils d’une mère qui aurait voulu être écrivain et qu’il regardait, enfant, taper à la machine des livres qui n’auraient jamais d’éditeur.

Un bégaiement chronique ainsi que des maladies allergiques le confinèrent dans la solitude, état propice à l’écriture, qu’il put perfectionner à Boston grâce à une bourse. Le succès ne se fit pas attendre, les revues accueillant ses nouvelles, et en premier lieu le très chic New Yorker dont il devint l’un des pourvoyeurs les plus réguliers.

Un roman lui valut à la fois l’estime des lettrés et les hauts tirages : Couples, chronique féroce de la libération des mœurs dans la moyenne bourgeoisie des suburbs de la côte est. Il y lançait un genre à la fois osé et subrepticement moralisateur dont la plus récente déclinaison est les (més)aventures des Desperate Housewives. Le sexe occupe d’ailleurs une place dominante dans son œuvre, puisqu’il s’agit là, disait-il, « d’une des trois choses les plus secrètes dans une vie d’homme, avec l’art et la religion ».

Provocation tranquille

Il échafauda deux cycles aux personnages récurrents, l’un composé des cinq volets des aventures de Rabbit, qu’il accompagne dans sa course de rat privée de 1971 à 2001, l’autre des quatre recueils de nouvelles centrés sur Bech, un écrivain juif new-yorkais imaginaire à qui il fait attribuer un tout aussi imaginaire prix Nobel de littérature en 1999.

S’il aimait les retrouvailles avec des créatures familières, il excellait aussi dans la diversité des formes et des genres. Les sorcières d’Eastwick, porté à l’écran avec Jack Nicholson et Susan Sarandon, est une farce énorme que les féministes américaines ne se sont pas privées de fustiger. Il leur répliqua qu’il était choqué par le recul du puritanisme dans le domaine des lois, des mœurs et des modes féminines.

Plus récemment, il avait publié un superbe roman historique, Dans la splendeur des lis, ainsi qu’un thriller pour le moins dérangeant cinq ans après le 11 Septembre, Terrorist, où il se mettait dans la peau d’un jeune Américain converti à l’islam et bien décidé à faire sauter le Lincoln Tunnel. Ce fut sa dernière provocation tranquille, avant sa mort, ce mardi, des suites d’un cancer du poumon.

DE DECKER,JACQUES
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