« Ni pauvres ni soumis »

France Une très forte mobilisation mais sans paralysie du pays

Deux cents cortèges très fournis pour dire l’inquiétude face à la crise. Mais le service minimum a empêché le chaos.

REPORTAGE

PARIS

De notre envoyée permanente

Non, non, non, à la misère ! Augmentez nos salaires ! » Hurlant dans un mégaphone, un manifestant tente d’entraîner la foule. Mais si le boulevard Beaumarchais, qui relie la Bastille à la République, est noir de monde ce jeudi après-midi, les centaines de milliers de manifestants qui battent le pavé à Paris semblent aussi assommés que transis de froid. « Mama Fanta », figure des manifs parisiennes, distribue son rhum-gingembre traditionnel. Mais il faut plus que ses petits gobelets pour donner le sourire à la foule. Les visages sont fermés et même les slogans manquent de couleur. « Banquez pour nos salaires », affiche un calicot. « Smic ta mère », dit un autre. « Ni pauvres ni soumis », lit-on sur des centaines d’autocollants. Tout juste si une banderole brandie par un bambin décroche quelques rires : « Sarkozy, si tu viens à Pierrefite, on te lancera des frites. »

Les fonctionnaires (enseignants, cheminots, salariés de l’audiovisuel public) forment le gros du cortège qui défile pour la défense des salaires et de l’emploi face à la crise. Mais, surprise, les salariés du privé sont aussi là en nombre. Loïc, la trentaine, est graphiste. « C ’est la première fois que je manifeste, dit-il. Quand on voit qu’il y a des gens qui ont un travail et qui malgré tout dorment dans la rue, c’est bien la preuve qu’il y a un problème dans ce pays. Et puis regardez tous ces gens qui fouillent désormais les poubelles ! Où cela va-t-il s’arrêter ? » Il admet qu’il n’est pas le plus mal loti. Il gagne 1.700 euros par mois. « Mais même pour moi aujourd’hui c’est “ric-rac” alors je suis là par solidarité », dit-il. La conversation se noue avec une infirmière d’un hôpital public. « Voilà où nous a mené le capitalisme », dénonce Béatrice. Loïc tempère. « Ce n’est pas le capitalisme qui est foncièrement mauvais. Sans lui, il n’y aurait pas d’entreprises, pas d’investissements et donc pas d’économie. C’est lui qui a permis à nos parents de bien vivre. Le problème, c’est qu’on a laissé

dériver le système. » La fille fait la moue. A propos de parents, le père de Béatrice est là, lui aussi. « Il est dans l’automobile », dit-elle, pour toute explication. Des handicapés défilent en chaise roulante. « Avec 628 euros de ressources par mois, le pouvoir d’achat, c’est le pouvoir de rien », explique l’un d’eux qui résume sa vie en une équation : « Handicap + maladie = encore plus de pauvreté. »

La foule est impressionnante mais l’ensemble donne l’impression d’un étonnant patchwork. Certains dénoncent les réformes de l’Education nationale. D’autres, la reprise en main du pouvoir sur l’audiovisuel public. D’autres encore la disparition programmée des… gynécologues au profit des médecins généralistes.

La manif s’étire sans violence ni débordements. Mais l’atmosphère est parfois électrique. « Ça va, la gauche caviar ? », insulte un groupe à l’adresse de quelques personnes attablées à une terrasse chauffée. L’ambiance n’y est pas. Ni costumes ni musiques comme lors des défilés contre le contrat première embauche (CPE), il y a trois ans, où la caricature joyeuse semblait encore œuvrer comme un exutoire. « Demandez cela aux jeunes, sourit tristement un retraité. Nous, ce n’est plus de notre âge et puis on n’est pas d’humeur. » Il est là parce qu’avec sa maigre pension, il a du mal à nouer les deux bouts, lui aussi. « Nicolas Sarkozy avait pourtant promis de revaloriser les retraites ! », dit-il.

Les oreilles du président n’ont pas fini de siffler. « Sarkozy à Sainte-Hélène ! », fustige une pancarte, allusion à Napoléon à qui les détracteurs de Sarkozy le comparent parfois. « Il a trouvé des milliards pour les banquiers, c’est-à-dire nos patrons, mais rien pour nos salaires et notre pouvoir d’achat », regrette une employée de banque.

Même le parti socialiste est venu donner de la voix. Martine Aubry, la nouvelle première secrétaire, avait annoncé que l’opposition serait de retour dans les mouvements sociaux. Elle a tenu parole. « Nicolas Sarkozy doit prendre la mesure de cette mobilisation. Il ne doit pas seulement écouter, mais entendre et changer sa politique », dit-elle.

Les huit syndicats qui avaient appelé à cette journée de mobilisation pavoisent. La CGT parle de deux millions et demi de manifestants dans les deux cents cortèges organisés partout en France. « Nicolas Sarkozy avait dit que quand il y a grève en France, cela ne se voit plus, eh bien, qu’il nous regarde », lance Jean-Claude Mailly, de Force ouvrière, tandis que François Chérèque, de la CFDT, parle de « l’un des plus grands rassemblements sociaux de ces vingt dernières années ». L’ensemble des leaders syndicaux ont déjà prévu de se revoir la semaine prochaine pour envisager la suite.

Comment éviter l’extension du mouvement ? Pour l’instant, pas question pour le gouvernement de changer de cap. La majorité affirme être à l’écoute de l’inquiétude, mais n’entend pas revoir son plan de relance en y introduisant des mesures pour la consommation. L’Elysée, jeudi soir, pouvait tout de même se féliciter d’une chose : le service minimum, tant dans les transports que dans les écoles, a évité la paralysie du pays. Et Sarkozy a indiqué qu’il recevrait les syndicats en février.

MESKENS,JOELLE
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